Département Hypermédia - UFR 6 Université Paris VIII

Groupe Écritures hypertextuelles - Jean Clément

 

Compte rendu de la réunion du 26 avril 2001

 

 

Étaient présents : Jean Clément (modérateur), Etienne-A Amato, Aurelie Cauvin, Oriane Deseilligny, Thierry Giacomino (rédacteur du c.r.), Fréderique Matthieu, Cheikh Mbaye Jean marc Orsatelli, Alexandre Schmitt, Mylene Tremblay, Jean-Baptiste de Vathaire, Florence Valabrègue (remerciements pour son accueil).

 

I - pour information, pour mémoire :

- les Arts du récit et les NTIC cinémas de demain : www.centrepompidou.fr

- prix moebius, rdv 18 mai à la BNF : www.prix-moebius.org

- ISEA 2000 à consulter : les actes : http://isea2000.com et www.art.3000

- site utilisant la carte som de kohonen : www.desouvenirspleinlespoches.com

- CIREN, pratiques artistiques en réseau : c.r. prévu sur www.labart.univ-paris8.fr

- prochaine réunion :

accueil : chez Etienne A Amato, le 10 Mai, 19h30, 13 rue Hégésippe Moreau, 18°, M° La fourche, code 3428 / 1° gauche

programme : présentation de Casse Tête par Mylene Tremblay ; information sur la visite au Québec par Jean Clement et Etienne Amato, introduction sur Les villes invisibles de Calvino par Frederique Matthieu, point sur Samarcande par Etienne A Amato,

- thème à développer pour les prochaines réunions : question de la médiatisation par les NTIC de l'œuvre littéraire, de l'œuvre collaborative " en train de se faire ", du roman contributif linéaire, du " mail roman " comme celui de J.-P. Balpe

 

II - l'écriture collective et l'internet par Oriane Deseilligny

 

1 - synthèse des débats et questions

L'exposé d'Oriane a suscité de la part des membres du groupe des questions très animées autour des apports de l'internet aux pratiques collectives d'écriture issues de ces communautés, tant sur le plan artistique que psycho-sociologique ; différents points de vue que n'ont pas manqué de provoquer les sujets évoqués se sont exprimés et ont enrichi l'exposé ; ils sont ici rassemblées et précèdent le texte de l'exposé lui-même, rédigé par son auteur.

Si les différentes questions posées trouvent leur réponses dans le corps du texte de l'exposé, elles sont parfois restées en suspens et sont autant d'amorces à un débat qui pourra utilement se poursuivre dans le cadre de cybertexte.

a) les apports de l'internet à l'écriture collective

En quoi les usages de l'internet sont ils différents fondamentalement des pratiques collective de création telles celles existant traditionnellement au sein des ateliers d 'écriture ? Ce n'est pas parce que l'internet facilite le rassemblement d'internautes autour du désir d'écrire collectivement qu'il apporte en soi des conditions nouvelles favorisant la création ; peut-il en modifier profondément les ressorts ? peut-il les pervertir ? où se situe cet apport ?

b) le processus de création

En quoi les contraintes et les libertés de l'internet peuvent-elles influer sur le processus de création littéraire pour aboutir à des productions spécifiques : ces productions sont- elles des œuvres littéraires ? Parce que collectives, sont-elles des produits virtuels issus d'une communauté elle-même virtuelle ? la notion de virtualité tout autant que celle d'œuvre n'est pas apparue comme pertinente ici. La cohérence des textes n'est pas maintenue aboutissant à des formes kaleidoscopiques dont la continuité narrative n'est pas assurée. Y-a t-il mimétisme dans le style et les modes d'écriture avec des sens cachés ou cryptés ? Sont-elles lisibles par des lecteurs autres que ceux qui y participent ?

c) les formes de collaboration

Les internautes écrivains se connaissent-ils, se parlent-ils, se rencontrent-ils au delà du réseau électronique ? comment coopèrent-ils ? Le principe de l'anonymat, du pseudonyme, de l'échange impersonnel de mails a été largement souligné ; il est apparu pour certains comme contraire à l'expérience intime de l'acte d'écrire ; cet anonymat permet d'aborder l'acte d'écrire plus comme un jeu social qui repose exclusivement sur les échanges sans la prise de risque qu'impose le statut d'auteur qu'une réelle participation à l'élaboration d'une œuvre littéraire ; ce cadre où les participants bénéficient du masque de l'anonymat a été assimilé aux formes comportementales rencontrées dans un carnaval ou dans les jeux de rôles : plaisir pervers qui peut aller jusqu'à la tromperie, à l'imposture et la mystification, qui peut provoquer des confusions de rôles entre les personnages fictifs du roman collectif mis en scène et ceux qui en sont leurs auteurs. Le jeu peut devenir sérieux lorsque le nombre de participants diminue et se réduit à deux ; les formes de collaboration influent sur les formes d'écriture où les actes et les commentaires du lecteur se mêlent à l'univers fictionnel crée par l'auteur ; les rôles d'auteur et de lecteur se substituent sans cesse.

d) les procédés

L'internet impose des contraintes organisationnelles spécifiques qui vont gérer le processus de création de manière particulière ; ces règles nécessaires ont été remarquées comme centrales au processus, celle de la réservation par exemple qui permet d'organiser la file d'attente des candidats à l'écriture du prochain épisode ou celle du vote sur le choix entre plusieurs épisodes. Quel est le rôle du modérateur ?

Si aucun choix n'est fait, plusieurs voies sont possibles. Le procédé poétique de la glose qui permet en intercalant entre les vers d'un poème un autre sonnet de développer à l'infini, se rapproche de la même manière de cette forme d'écriture " en guirlande au fil de l'eau " ne s'agit il pas de gloser le texte précédent à l'infini ?

(cf.revue Formules - littérature à contraintes, Bernado Schiavetta : Entrevues Paris 1997, www.formules.net,http://eclia5.eclille.fr/~book/formules/contraintes/definir.shtml ainsi qu'au principe du centon avec les œuvres de Yack Rivais - Jeux d'écriture - Retz 1993) Y a-t-il une fin ? comment s'écrit-elle ? Pas de point final, c'est la métaphore du puzzle et de l'auto - fécondation ad infinitum – qui semble le mieux convenir.

e) les typologies et formes

Y a-t-il une homogénéité dans la forme de ces sites de communautés d'écritures autour d'un objet passionnel ? Tel que les fan club, les tribus et sit com, peut-on repérer des caractéristiques ? Un essai de typologie ?

Fin de l'exposé et des débats à 23 h 30

 

2 - texte intégral de l'exposé communiqué par Oriane Deseilligny

L’écriture de romans collectifs n’est guère une pratique nouvelle : les poètes japonais avaient dès le VIIIe siècle expérimenté le Renga, une forme de poésie collective très réglée. Quelques siècles plus tard, les surréalistes et leurs cadavres exquis, l’Oulipo avec toutes ses formes d’innovations littéraires et collectives avaient aussi pratiqué l’écriture à plusieurs mains. Toutefois actuellement Internet lui ouvre des horizons très prometteurs. Dés les balbutiements du Réseau des réseaux, nombre d’initiatives ont vu le jour sous la forme de sites d’écriture collective. L’objectif était d’écrire à plusieurs mains, des textes aux ambitions plus ou moins littéraires, et certains sites sont en passe de devenir de véritables institutions. La démarche a déjà séduit beaucoup d’internautes -que d’aucuns appellent des " cyber – écrivains " - de tous les âges. Tous ont en commun une pratique personnelle de l’écriture, une forte inclination pour la littérature, et la curiosité de goûter aux fruits d’un processus de création collectif. Le média Internet apporte incontestablement une dimension ludique à la création collective, en permettant à des gens qui ne se connaissent pas de se renvoyer la balle, d’écrire et de travailler ensemble, de discuter de l’évolution du roman, en somme de s’exprimer dans un environnement créatif et interactif. Cristallisant par conséquent dans une même activité la dimension ludique, créatrice et communicationnelle, Internet répond ici à des attentes modernes tangibles. Les sites se créent progressivement leur public de fidèles qui finissent par former ce que certains nomment désormais des " communautés virtuelles ".

Un cadre ouvert

Le fonctionnement général d’un site est simple : en effet, lorsqu’un internaute décide de prendre la plume et d’écrire la suite de ce qu’il vient de lire, il en informe le webmestre qui inscrit sur le site la réservation afin que des suites concurrentes ne se télescopent pas. Certains sites imposent un délai d’écriture, dont la longueur peut varier de vingt-quatre heures à deux semaines ; d’autres ne posent aucune contrainte, pourvu que le récit avance. La plupart des sites proposent aux auteurs plusieurs genres de romans ou de nouvelles à écrire : fantastique, historique, burlesque, roman noir, roman à l’eau de rose, roman policier, etc… L’internaute qui décide de prendre la plume n’a plus qu’à se laisser guider par ses inclinations personnelles.

Dans un souci d’entente et d’efficacité du travail coopératif efficace, nombreux sont les webmestres qui inscrivent l’écriture collective dans un cadre éthique, ou en référence à la netiquette. Ainsi, ils mettent à la disposition des visiteurs du site une charte recensant les droits et les devoirs des auteurs. Ces chartes font dès lors office de règlement interne, mais il faut souligner qu’elles ne contraignent guère les internautes et ne sont surtout pas là pour brider leur imagination. Elles sont plutôt destinées à éviter les abus, à rebuter les esprits mal intentionnés, et mettent en évidence le propos fondateur d’une telle expérience, qui est d’exalter l’écrivain qui sommeille en chacun des internautes. Les seuls impératifs qui sont mentionnés ressortissent ainsi à la dimension collective de cette pratique et soulignent la nécessité de respecter les autres auteurs, leurs idées et leurs textes.

Les débuts de roman proposés sont en général le fait du webmestre qui peut n’écrire que quelques lignes, un chapitre entier, ou parfois même proposer un synopsis du récit à venir. Cependant, le cadre qu’il donne à l’écriture collective est toujours susceptible d’évoluer : en effet la plupart des responsables de sites sont très ouverts aux propositions des auteurs. Dans ce haut-lieu de l’écriture où la forme est célébrée, les contours et les formes du site et des romans sont mouvants. Chaque site se crée un certain public, et de même, la tonalité générale du site ainsi que les romans proposés sont peu ou prou modelés par les internautes. Par conséquent, pourvu qu’il soit soudé, le groupe d’internaute qui gravite autour d’un site génère ses propres règles d’échange.

Par ailleurs, plusieurs sites présentent une structure similaire que l’on peut apparenter à un diptyque. Ils sont globalement divisés en deux espaces : celui de la création, le roman, et celui de l’expression libre, le versant social : le forum. Or ces deux terrains d’expressions se complètent l’un l’autre et miroitent des mêmes reflets, car le forum en tant que lieu de la prise de parole plus personnelle, nous apprend ce que le roman cache, les auteurs y justifiant leurs choix narratifs, et dévoilant un peu de leur personnalité. Les sites proposant l’écriture de romans collectifs sont ainsi à la fois des lieux de construction du roman, des espaces de rencontres entre internautes et des tribunes littéraires qui jugent les textes. Les livres d’or constituent ainsi le laboratoire du roman, l’espace de la critique, et le lieu de la communication entre les participants, de sorte que tout passe par l’écriture : la création romanesque et la communication avec autrui. Plus qu’un jeu littéraire et une tentative de création collective entre des internautes dont la plupart ne se connaissent que par l’intermédiaire du site, cette expérience est également l’occasion de rencontrer autrui dans le roman et sur le livre d’or, en somme, par et grâce à l’écriture. Le texte sous toutes ses formes est ici plus que jamais l’expression de la communication, le lieu de sa mise en acte et son résultat. A la fois media, medium et message. Dès lors, la page, l’écran et le texte cessent d’être l’espace de la solitude honteuse de l’écrivain pour devenir le lieu de la confluence des écritures, des voix et des voies romanesques.

Un processus de lecture-écriture

Chaque internaute qui décide d’intervenir dans l’écriture du roman hérite d’un récit, de personnages et d’une trame romanesque qui s’enrichissent à mesure que l’écriture avance. Lorsqu’il prend la plume, il s’engage implicitement à donner une suite au roman en tenant compte des bases romanesques établies par les précédents auteurs, à respecter la cohérence du texte, la psychologie des personnages, les décors, etc…Cependant dès lors qu’il participe à l’écriture du roman, il écrit sa suite, autrement dit il donne sa lecture du texte, dans un processus qui n’est pas sans rappeler celui de la glose au Moyen Age. Il écrit une des multiple suites possibles, mais il révèle ainsi sa vision de la narration et fait part de sa lecture personnelle. Ce faisant, il actualise et donne forme à sa lecture du texte, sa contribution étant par conséquent le fruit d’un double point de vue, celui d’un lecteur et d’un auteur. Sur un site de romans collectifs chaque lecteur est ainsi un auteur potentiel, et qui plus est la lecture et l’écriture s’entremêlent dans une même action. Lire, penser, dire et faire ont ici une même mise en acte : écrire. Le web permet ainsi au lecteur de faire ce qui lui a longtemps été refusé : non seulement lire, mais aussi répondre grâce à l’écriture, aux questions que le texte éveillait en lui, et en introduire de nouvelles dans son récit. Le lecteur qui prend la plume entre en conversation avec un texte mais aussi avec d’autres auteurs. Les interactions à l’œuvre dans cette pratique sont nombreuses puisqu’il y a communication entre le texte, les lecteurs et les auteurs. A la fois lecture et écriture, ou encore " lect-acture "_ pour certains, la pratique des romans collectifs mélange les rôles, les fonctions et les genres et démultiplie ainsi les rôles de chacun.

Des romans multiformes

Dès lors qu’il est un prisme réfléchissant la personnalité, le style, et les projections de chacun de ses auteurs, le roman ne peut plus être linéaire et devient multiforme et fragmentaire. Les romans collectifs et interactifs sont donc des textes protéiformes puisqu’ils évoluent au gré des envies de chacun ; la multiplicité des participants favorisant ainsi un renouvellement permanent des cadres du récit. Un auteur passe le texte à autrui, le confie et le livre en même temps. Car dès lors qu’il est entre les mains d’un autre, il ne le maîtrise plus et c’est justement cette non-maîtrise du récit et des personnages qui rend l’expérience attrayante et enrichissante. Personne ne semble diriger le roman et pourtant chacun en tient les rênes à partir du moment où il écrit, entraînant l’espace de quelques paragraphes, le récit et les héros dans son imaginaire propre et par conséquent dans la direction qui lui plaît. L’écriture est ici l’occasion de laisser se révéler les fantasmes propres à chacun, de sorte que l’écran et la page deviennent un espace projectif où l’imaginaire et l’intimité des auteurs s’expriment. De ce fait, les auteurs s’amusent, laissant libre cours à leur imagination et inventant sans cesse des aventures hautement rocambolesques. Nombreux sont les romans aux allures de parcours d’apprentissage où les héros vivent toutes sortes de mésaventures. Même si des efforts sont faits pour respecter la cohérence stylistique, structurelle et narrative du roman, les différentes contributions sont autant de pièces uniques d’un puzzle, reliées entre elles par une trame romanesque et des personnages principaux. La lecture de ces romans nous apprend donc à remettre en question nos repères romanesques traditionnels pour accueillir des romans uniques et kaléidoscopiques.

L’écriture comme mise en scène de soi-même.

Participer à une œuvre collective réorganiser une intrigue selon ses propres choix, revient dans une certaine mesure à se mettre en scène. Tout acte d’écriture dit " je ", et dans le cadre d’un roman collectif, il est un moyen d’affirmer sa différence et sa singularité. Sur cette scène virtuelle qu’est Internet, la contribution de chaque internaute s’apparente à une incarnation de son auteur. En effet, dans cet espace où l’absence du corps est la condition de la médiation, chaque internaute s’incarne peu ou prou dans le texte qu’il écrit. Il s’y projette dans la mesure où il essaie d’imprimer sa marque propre à un texte qui existe au départ sans lui.

L’usage du pseudonyme est également très significatif. Si le recours à un ou plusieurs noms fictifs a toujours été une pratique fréquente chez les écrivains, il se développe de plus en plus sur Internet. Décliner une identité virtuelle devient souvent le seul moyen d’accéder à certains sites, comme si ce rituel était le " Sésame ouvre-toi " qui permettait de pénétrer dans un sanctuaire. Or, l’on peut se demander ce que cette pratique signifie dans notre cas d’étude. L’utilisation du pseudonyme est paradoxale si l’on pose comme hypothèse que l’on écrit pour être lu, et si l’on admet que l’écran est déjà une forteresse qui protège tout internautes. Or écrire dans le cadre des sites de romans collectifs avec un faux nom revient à se mettre en valeur tout en renforçant l’anonymat intrinsèquement lié à Internet. La mise en scène de soi qu’implique le pseudonyme est une façon de s’exhiber, ou du moins de montrer une image de soi, une " face " que l’on contrôlerait totalement. L’écriture collective transforme l’auteur en acteur qui joue un rôle et qui s’incarne dans l’écriture. En somme, ce faux nom fait de chaque internaute un acteur masqué, et s’épanouit au sein d’une dialectique entre l’exhibition et la fuite. Si l’on comprend aisément que l’anonymat libère les auteurs du poids du jugement des autres et que l’usage des pseudos fait partie intégrante du jeu collectif, il arrive qu’il donne lieu à des impostures et à des entreprises volontaires de mystification. Comme ces internautes qui utilisent de multiples pseudonymes et plusieurs adresses électroniques pour contourner les règles de l’écriture collective, et qui, in fine écrivent un roman à eux seuls. Nous ne nous attarderons pas ici sur les conclusions relatives aux problèmes de l’identité que l’on pourrait en tirer, mais nous soulignerons simplement la difficulté qui surgit, dés lors lorsque l’on veut étudier les usagers d’Internet et leurs pratiques.

Une écriture de l’altérité.

L’usage abusif des pseudonymes est d’autant plus intéressante qu’elle va à l’encontre du projet qui sous-tend l’écriture collective. L’une des ambitions premières est en effet de faire circuler un texte, autrement dit d’instaurer une communication entre des internautes qui partagent les mêmes passions. Bien qu’elle soit travaillée et réfléchie, l’écriture collective est intrinsèquement tournée vers autrui et vers la communication, car elle passe par un processus d’échange : les internautes s’envoient, par courrier électronique interposé, un roman en perpétuelle écriture. Les romans sont à la fois le lieu et l’expression même de la communication. Ecrire à plusieurs mains signifie tenir compte de ce qui a déjà été écrit, mais en même temps l’enrichir d’une lecture personnelle. De fait, il s’agit d’une écriture de l’altérité, à la fois tournée vers autrui, et refermée sur elle-même, à la fois ouverte et fermée. Chaque épisode forme une entité close sur elle-même, et constitue une pièce de puzzle qui s’intègre dans une histoire en perpétuelle écriture. Cette écriture interactive réconcilie ainsi l’individu et la collectivité dans la mesure où les textes se situent à la croisée de l’individuel et du collectif. Ils disent l’un en désignant l’autre. Confier son épisode à l’auteur suivant pour qu’il le continue, c’est déjà communiquer. Le texte est un message que l’on transmet, un signe que l’on fait à autrui pour que le fil romanesque et partant, communicationnel, ne soit pas coupé, pour que l’histoire se perpétue et pour que les liens qui unissent ces internautes se renforcent à mesure que le travail d’écriture et de création progresse.

Cependant, si Internet permet la rencontre et le dialogue interactif entre des personnes très différentes les unes des autres, si l’interactivité favorise sans doute la communication avec autrui, le support demeure à la fois un pont et un obstacle à la communication. Celle qui s’établit entre les internautes est essentiellement médiatisée par l’ordinateur et par le texte. Tout passe par le texte et tout geste vers autrui doit d’abord franchir le seuil de l’écran. Désormais l’espace de sociabilité se sépare de l’espace réel, et la communication se trouve investie d’une nouvelle temporalité. En effet, Internet vit d’une temporalité propre bien différente de ce que Bergson appelait le temps de l’horloge, elle est essentiellement hétérogène. Car si le Réseau s’immisce semble-t’il de plus en plus dans la vie quotidienne, il reste néanmoins qu’un internaute ne s’y connecte, dans le cadre de l’écriture collective, que lorsqu’il en a le temps. La Toile remet plus que jamais en question le rapport à autrui puisque les liens sont ténus. L’autre n’est plus là, il ne se manifeste que par l’écriture. Internet supprime les distances tout en les désignant du doigt ; le roman et les livres d’or, tout en simulant la présence de l’autre, disent également son absence. L’autre est un horizon, une référence, une " présence à distance "_. Dans cet hors-lieu qu’est Internet, la relation avec autrui tient à la fois à peu de choses, mais également (un intérêt commun s’agissant des romans collectifs), à de nombreux efforts sans cesse renouvelés. C’est grâce à l’écriture que s’instaure la relation, par elle qu’elle s’entretient, et dans un texte qu’elle s’épanouit. La relation est ainsi d’emblée marquée par la fragilité de ses fondements. Le maintien de ces liens essentiellement textuels, presque impalpables, est soumis à la nécessité d’une lutte permanente contre l’affadissement d’une communication qui ne s’extériorise que par le texte, dans l’espace de l’écriture, sans pouvoir s’appuyer sur une interaction corporelle. Prisonnière de ses propres limites, cette relation n’est qu’écriture sur un site, autrement dit un ailleurs, un espace intangible affranchi des bornes temporelles traditionnelles. Et tout le reste n’est que littérature…

Quelques adresses de sites

Alcofibras : Trois romans parodiques sont en cours d’écriture : un roman noir, un roman à l’eau de rose et un roman historique. Le livre d’or du site est un précieux outil pour examiner les relations entre les internautes. http://www.multimania.com/alcofibras

L’Escroc à Tokyo. Le roman collectif dans lequel se croisent trois personnages principaux se déroule dans une Asie très bien décrite. On peut en outre lire des résumés des nombreux chapitres, des portraits précis des protagonistes, et des nouvelles indépendantes qui prennent pour héros ces mêmes personnages. Un site bien organisé et qui est à l’origine d’un roman très intéressant et mené avec finesse.

http://www.multimania.com/kamakura

Histoires Un site très accueillant qui propose plusieurs histoires en cours d’écriture, ici dénommées " solo ". Les internautes peuvent attribuer des notes aux textes, voter des modifications, exprimer leurs critiques sur le forum. http://www.perso.club-internet.fr/ersatz

Les tribus : ce portail de " communautés virtuelles " donne accès, après inscription, à de multiples sites personnels dont nombre d’entre eux proposent des romans collectifs qui s’adressent à différents publics, en fonction de leurs goûts et de leur âge.

http://www.meubleshop.com/tribus/roman.cfm

– Présences à distance Déplacement virtuel et réseaux numériques. : Pourquoi nous ne croyons plus la télévision de Jean Louis Weissberg, Paris, L’Harmattan, 1999

– Présences à distance : déplacement virtuel et réseaux numériques. Pourquoi nous ne croyons plus à la télévision, Jean Louis Weissberg, Paris, L’Harmattan Communication, 1999

 

fin du c.r.