Groupe de travail

«écritures hypertextuelles»

compte rendu - 22 mai 2003

-n°7-
2002-2003

Présents:

Evelyne Broudoux, Anne Prugnon, Jean Clément, Serge Bouchardon, Nicolas Szilas, Oriane Deseilligny

Compte-rendu:

Oriane Deseilligny



- Annonce de la réunion de tous les groupes de recherche composant le laboratoire Paragraphe le 26 juin 2003, à la MSH, à 12h.
- Jean Clément souligne son intérêt pour le livre d’Ivan Illitch, Du lisible au visible. Sur l’art de lire de Hugues de Saint Victor, Cerf, 1991. Il rappelle qu’il en a numérisé et mis en ligne deux chapitres, et propose de consacrer une réunion prochaine à une réflexion sur cet ouvrage.

Philippe BOOTZ : Passage

Philippe Bootz présente la première partie de Passages, un poème à lecture unique dont la première version datait de 1996. Cette nouvelle version reprend la structure de la précédente, mais le son a changé : c’est Marcel Frémiot qui en a cette fois-ci composé la musique. Philippe Bootz précise d’emblée que le prologue de Passages n’est pas interactif mais qu’il s’agit d’un spectacle.

Une écriture systémique :

Passage est un " montage horizontal " : la technique d’écriture travaille sur les processus et fait en sorte qu’ils communiquent entre eux. Le montage est dit horizontal parce qu’il ne porte pas sur des séquences d’images mais sur des séquences d’objets temporels qui s’adaptent au contexte et au média. Ces processus varient selon l’ordinateur sur lesquels ils se trouvent, ce qui peut conduire, en fonction de la fréquence de l’horloge et de la vitesse du disque dur, à un écart de 8%.
Philippe Bootz souligne le caractère " a-média " de son œuvre : l’objet existe avant même d’être incarné dans un média puisqu’il l’est dans des processus temporels. Les processus ne sont pas conçus au préalable pour le média, il s’agit de la transposition d’un visuel et d’un sonore, d’une communication, du passage de l’un à l’autre, en d’autres termes d’un processus transversal de l’image au son. D’aucuns appellent avec Jean-Louis Weissberg l’événement multimédia produit " image-actée ". Pour Philipe Bootz, le phénomène observable, la forme surface, n’est qu’un état transitoire, et n’a d’autre permanence que celle de la représentation mentale qu’il laisse dans la mémoire du lecteur. Jean Clément et Serge Bouchardon font alors des parallèles avec l’art abstrait, en comparant Passages à un objet non figuratif, à une forme abstraite, dont il ne subsisterait en définitive que la perception temporelle.
Jean Clément demande ensuite si l’on peut jouer sur autre chose que sur la dimension temporelle, comme par exemple établir des correspondances entre les sons et les images, ou produire une forme d’harmonisation telle qu’elle existe en musique. Philippe Bootz rappelle que Passage n’est qu’un début et qu’à terme il souhaiterait que les processus se gèrent eux-mêmes, se limitent, s’étirent ou se stoppent tout seuls. Serge Bouchardon introduit une comparaison avec une table de mixage où les processus sont gérés par la machine, mais néanmoins imposés par des lois préalables de l’auteur. Jean Clément revient sur la notion de " montage " qui pour lui semble aller à l’encontre d’une forme d’autogestion des processus, et se demande s’ils n’ont quand même pas une certaine forme d’autonomie. Philippe Bootz répond que dans les systèmes d’autonomie l’auteur disparaît, or c’est justement la position de l’auteur qui l’intéresse et sur laquelle il travaille. En fait il a choisi une écriture systémique qui, pour reprendre la métaphore de la table de mixage se caractérise par une piste du haut, le niveau 0 de l’algorithme, autrement dit le processus génératif de l’œuvre, qui impose sa volonté et sa cadence aux autres processus qui se calent et s’adaptent à lui. Passage est un générateur adaptatif, dans le sens où on a bien une forme d’autonomie des processus, mais placée sous tutelle du niveau 0, incarnation symbolique de l’auteur. La figure de l’auteur n’est donc pas diluée, bien au contraire il doit être présent en temps réel et contrôler que tout ce qui est prévu fonctionne. Le niveau 0 est adaptatif parce qu’il fait fonctionner des choix qui sont le fait de l’auteur et non de la machine, et ajuste les paramètres qui en dépendent afin que le tout soit cohérent. Serge Bouchardon note la très forte réflexivité des processus entre eux.
Jean Clément remarque que la voix off est celle de Philippe Bootz et demande si c’est un parti-pris inaliénable. L’auteur reconnaît qu’il prend plaisir à lire ses textes, mais qu’il s’agit moins pour lui d’être présent à tous les niveaux, que d’être le programmeur de l’œuvre.

La lecture comme composante sémiotique de l’œuvre :

Serge Bouchardon s’interroge ensuite sur l’incompatibilité qu’il voit entre le montage horizontal et l’interactivité de l’œuvre. Philippe Bootz souligne l’idée que dans la poésie informatique le processus est un signifiant, car l’ordinateur permet de travailler avec des signes qui ne sont pas des objets mais des processus. Plus encore, l’acte de lecture est un autre signe de l’œuvre, le lecteur en est ainsi une composante sémiotique. Le scripteur du phénomène observé par le lecteur est donc constitué de l’association de l’auteur, du lecteur et des intervenants techniques, de sorte que l’œuvre n’est jamais sous la dépendance complète d’un des protagonistes de la communication. L’œuvre est par conséquent le fruit d’une négociation entre ces trois instances sémiotiques.
Le lecteur ne voit pas tout ce qui se passe, et ne peut à partir de sa seule lecture avoir accès au travail réel de l’auteur, En effet il ne peut pas percevoir pas les règles d’association, il n’est sensible qu’à la face observable de l’œuvre, à la forme de surface. De même, l’auteur ne travaille pas la matière observable de la façon dont le lecteur l’appréhendera, l’œuvre ne présente donc pas les mêmes caractéristiques pour le lecteur et pour l’auteur. Jean Clément demande s’il ne s’agit pas d’une démarche d’écriture faite par des ingénieurs et pour des ingénieurs, autrement dit si la beauté de l’œuvre est vraiment perceptible sans que le lecteur soit au fait de ces intentions d’écriture et de ces techniques informatiques. Philippe Bootz souligne que pour lui le lecteur doit avant tout prendre du plaisir à lire l’œuvre. Il va sans dire qu’il n’a pas accès à tout, qu’il ne peut pas comprendre tous les processus à l’œuvre, mais que du reste il n’est pas question qu’il y parvienne. L’auteur envisage donc une lecture très classique, une lecture presque " naïve ", ou du moins affective, et non pas analytique.
Le terme de lecteur " naïf " est ensuite discuté : le lecteur naïf est improbable pour certains, il a de toute façon besoin de comprendre un peu ce qui se passe pour pouvoir apprécier pleinement l’œuvre. Philippe Bootz précise sa pensée : en tant qu’il est partie prenante de l’œuvre, et parce que sa lecture est signe, le lecteur ne peut pas tout interpréter. Toutefois son objectif n’est pas de jouer sur la méconnaissance des lecteurs, -et du reste il tient les lignes de code à leur disposition-, mais que ceux-ci se laissent envahir par les émotions, en essayant, si tant est que cela soit possible, de dissocier le moment de la lecture et de l’émotion, de celui de l’interprétation. Si le lecteur croit être parvenu à mettre à plat les processus de l’œuvre, s’il croit en discerner les tenants et les aboutissants, c’est en vertu de la fonction de leurre que Philippe Bootz s’emploie à développer.
L’auteur ne cherche pas à être particulièrement novateur dans sa démarche, il ne cherche pas non plus à démontrer quelque chose. Il se distingue à cet égard des œuvres d’Antoine Schmitt dont il nous projette un exemple, et qui manifeste selon lui une volonté de démonstration. Autrement dit ce qu’observe le lecteur est la démonstration de l’intention de l’auteur, ce dernier installant la lecture dans une situation de contrainte très forte.

L’œuvre comme texte :

Serge Bouchardon s’interroge sur la nature de l’œuvre : s’agit-il d’un texte ? ( au sens étymologique de " tissu " notamment) Philippe Bootz estime qu’il se trouve bien dans le cadre d’une littérature informatique dans la mesure où, contrairement aux arts numériques visuels, il travaille sur les fonctions de lecture et d’écriture. Suit alors une discussion sur le statut de l’hypermédia, placé entre l’audiovisuel qui impose son flux et son tempo et qui est par conséquent très prescriptif, et le livre qui ne peut imposer une durée de lecture. Même si, comme Jean Clément le remarque, le temps de lecture d’un livre n’est sans doute pas extensible à l’infini et si, dans le cas de l’audiovisuel, l’attention du lecteur n’est pas forcément toujours homogène ou soutenue. Philippe Bootz résume alors sa pensée : les modalités de l’œuvre sont contextuelles mais les enjeux sont littéraires : qu’est-ce que l’écriture, qu’est-ce que la lecture ?

E-poetry à Morgantown

Philippe Bootz relate la manifestation à laquelle il a participé avec J.P. Balpe, et P.H. Burgaud sur les poésies informatiques. Ce festival qui a eu lieu à Morgantown, du 23 au 26 avril 2003 était organisé par l’Electronic Poetry Center (Buffalo) et le département d'anglais de la West Virginia University. Il réunissait des américains, des allemands, des brésiliens et des français, représentés par Transitoire Observable( http://transitoireobs.free.fr/). Philippe Bootz note que Transitoire Observable, en tant que regroupement d’artistes numériques aux démarches différentes, et au regard des œuvres montrées et des réflexions menées à Morgantown est une bonne synthèse des tendances actuelles. Il indique qu’un comte-rendu de cette manifestation a été écrit par Patrick Burgaud et est disponible en ligne :
http://transitoireobs.free.fr/actions/act_epoetry2003.htm

Le nouveau prépare l’ancien

Philippe Bootz projette ensuite une œuvre de commande réalisée en juin 2001, Le nouveau prépare l’ancien, une œuvre combinatoire sonore. C’est la lecture qui fait la combinaison entre deux textes indépendants. Deux fichiers sons, matérialisés par les liens hypertextes " ici " et " là " sont en fait lus en même temps, mais lorsque l’un est au volume maximum, l’autre l’est au minimum. Ainsi le lecteur, en cliquant sur l’un ou l’autre mot, fait du montage sans s’en rendre compte.