Groupe de travail

«écritures hypertextuelles»

compte rendu - 11 septembre 2003

-n°1-
2003-2004

Prochaine réunion le 9 octobre à 19h30 à la MSH (dès 18h30 pour ceux qui participent au dossier sur les écritures en ligne).

Présents:

Jean-Hugues Réty, Serge Bouchardon, Evelyne Broudoux, Caroline Angé, Djeff Regotaz, Jean Clément, Diliana Ivanova, Frédérique Mathieu, Oriane Deseilligny

Compte-rendu:

Oriane Deseilligny


Ordre du jour :

1. Présentation des présents
2. Avenir et orientation du groupe de travail
3. Exposé de Serge Bouchardon


Présentation des présents

Diliana Ivanova : Diplômée des Beaux-Arts, elle s’inscrit en DEA cette année pour écrire des fictions interactives et entamer une réflexion théorique à ce sujet.

Evelyne Broudoux : doctorante dont la soutenance est proche, elle travaille dans le cadre de sa thèse sur la notion d’autoritativité et montre comment les pratiques autoritatives d’écriture et de publication qui se constituent en dehors des institutions contribuent à créer le champ de la littérature informatique.

Djeff Regotaz : a collaboré avec Jean Pierre Balpe sur Trajectoires, est en 3e année de thèse et travaille sur l’ergonomie d’interfaces sur le web.

Caroline Angé : doctorante en début de 3e année à Paris XIII, a suivi un cursus de philosophie avant de venir aux SIC. Elle a fait un mémoire de DEA sur l’ordre du livre face à la lecture numérique. Elle s’intéresse desormais, dans le cadre de sa thèse, à la possibilité d’une écriture philosophique dans son rapport aux techniques de transmission et d’élaboration du discours écrit.

Oriane Deseilligny : doctorante en début de 2e année de thèse. Travaille sur l’écriture des journaux intimes en ligne et s’interroge en particulier sur l’impact au niveau du texte, de la figure du destinataire qu’est le lecteur de journaux intimes sur internet.

Jean-Hugues Réty : MC en informatique à l’IUT de Montreuil. Auteur du projet Connection, une application Javascript gérant les liens conditionnels à partir des navigateurs Web.

Serge Bouchardon : Professeur agrégé en Lettres et informaticien. Enseignant à l'UTC de Compiègne. Doctorant en SIC. Travaille sur le récit interactif.
Jean Clément : spécialiste de l'hypertexte et de la littérature numérique, MC département hypermédia. Fondateur du groupe "écritures hypertextuelles".

Avenir et orientation du groupe de travail

Jean Clément propose de s’interroger sur l’orientation, le fonctionnement et l’avenir du groupe de travail Ecritures hypertextuelles. Il souligne l’idée que depuis que les réunions ont lieu à la MSH, le groupe a sans doute gagné en efficacité de travail, mais perdu sa singularité et son caractère chaleureux (dîners sympathiques chez les membres du groupe, discussions plus informelles...). Il ajoute que le nouveau lieu de réunion, assez froid et éloigné de Paris a sans doute rebuté certains membres. En outre il s’interroge sur l’orientation thématique du groupe, soulignant que les personnes présentes ont des sujets de recherche très différents mais que c’est aussi une des spécificités du groupe. Si les réunions étaient auparavant centrées sur un exposé d’un des participant, il note que l’année dernière, plusieurs invités ont présenté leurs œuvres ou recherches. Il serait bon selon lui et selon Serge Bouchardon que les deux types de présentation alternent.
Après une discussion assez longue entre les personnes présentes, il est décidé que Jean Clément écrira un mail sur la liste de diffusion pour demander aux membres absents ce qu’ils en pensent, si l’on conserve le fonctionnement actuel (réunions à la MSH, une fois par mois), ou si l’on essaie de trouver des alternatives et des compromis.

Jean Clément revient ensuite sur le projet de publication collective qu’il avait proposé au cours de l’été. Il s’agirait d’un numéro des Dossiers de l’ingénierie éducative, une revue trimestrielle dont le public est majoritairement composé d’enseignants. Certains soulignent qu’un projet de publication collective serait un bon moyen de fédérer les membres et de créer ainsi une dynamique de groupe tout au long de l’année.

Jean Clément clôt cette discussion en expliquant qu’il aimerait rétablir le rituel du tour de table où chacun apportait des informations (colloques, publications, évènements artistiques...) et des références bibliographiques, commentait des livres lus, bref partageait ses connaissances et ses compétences avec les autres.

Exposé de Serge Bouchardon : Récit interactif, sens et réflexivité

Serge Bouchardon souligne, en guise d’introduction, le caractère oxymorique de l’expression " récit interactif ". En effet, alors que la narrativité consiste pour lui à raconter une histoire en " prenant le lecteur par la main ", l’interactivité peut se définir comme le fait de lui " donner la main ". Dès lors comment concilier ces termes antithétiques ?
a. l’expérience des limites
SB appuie son analyse sur un corpus de récits interactifs anglophones et francophones qui ont une certaine prétention littéraire. Selon lui, cet ensemble de récits interactifs constitue un champ d’expérimentation, plus qu’un genre autonome.
SB donne ensuite une typologie des récits interactifs en les répartissant en :
- récits hypertextuels
- récits animés
- récits algorithmiques (œuvres combinatoires et génératives comme Trajectoires)
- récits collectifs (Alcofibras)
Il remarque que certains récits peuvent bien entendu réunir plusieurs de ces composantes.
Jean Clément revient sur le terme de " récit animé ", et provoque ainsi une longue discussion sur la pertinence de ces termes. SB précise que pour lui un récit animé exploite conjointement la dimension temporelle et la dimension multimédia, et il donne comme exemple Red riding hood de Donna Leishman. Suite aux questions des uns et des autres, SB affine sa définition des récits animés en expliquant qu’ils proposent des actions à l’utilisateur (autres que des liens hypertexte ou une arborescence), mais que ces récits sont linéaires. SB insiste sur la séquentialité de ces récits, qui les distingue précisément des récits hypertextuels. Jean Clément remarque qu’il convient de distinguer l’animation de l’image et l’animation du texte – ce dernier prenant une dimension temporelle par exemple lorsqu’il est lu à voix haute ou qu’il apparaît dans un affichage dynamique comme dans la poésie animée précisément. Dans ce cas d’affichage dynamique, on peut dire selon lui que le récit se donne à lire dans un processus animé sans être de l’hypertexte ni une forme d’incise, puisque le texte est lui-même pris dans un processus temporel. C’est pourquoi Jean Clément propose le terme de récit " en mouvement " plutôt que récit animé. Frédérique Mathieu propose quant à elle de parler d’ " activation " plutôt que d’ " animation ".

Si le récit interactif est dans une période expérimentale, SB note qu’il représente une expérience des limites dans la mesure où le lecteur peut agir à plusieurs niveaux de lecture. Ainsi il peut effectuer des actions :
- sur le dispositif lectoriel : ex le Non-roman de Lucie de Boutiny,
- sur la narration
- sur l’histoire ( c’est-à-dire sur les évènements, le cadre en tant qu’espace de fiction, et sur les personnages), que l’on peut appeler comme Genette dispositif diégétique.

Une discussion s’engage alors sur la distinction que fait Genette entre narration, récit et histoire : peut-on isoler le récit de la narration de l’histoire ? SB tient à distinguer la narration en tant que façon dont les évènements sont rapportés (qui voit ? qui parle ? dans quel ordre les évènements sont-ils racontés ? etc.) de l’histoire. Jean Clément remarque que l’on ne peut pas agir sur l’histoire sans agir sur le récit, et ajoute à ce propos que la narration est au récit ce que l’énonciation est au discours.

b. Les topoï et le cadre de la tradition
Dans ces récits interactifs où il manque de repères, le lecteur est un peu perdu, de sorte que certains récits jouent sur des cadres et des modalités narratives assez classiques. Le recours aux topoï est donc fonctionnel mais constitue aussi pour le récit un moyen de faire retour sur lui-même et de prendre de la distance par rapport à la tradition narrative et romanesque. Lorsque certains récits semblent tomber dans le piège de la parodie et du pastiche, ce n’est donc qu’au second degré, dans un mouvement réflexif et distanciateur.
SB fait l’hypothèse que concilier interactivité et narrativité pourrait passe par le jeu sur des codes narratifs traditionnels.
c. Les figures réflexives du récit interactif
La réflexivité du récit, le retour qu’il fait sur ses états et sur ses actes peut prendre trois formes :

- la mise en scène du dispositif : les récits interactifs jouent sur l’interdépendance et les interactions créées entre le texte et le paratexte. Souvent donc, la fiction elle-même met à nu le dispositif, l’exhibe et l’intègre dans le récit.

- la monstration du travail de l’auteur : l’auteur introduit le lecteur dans les coulisses de la production, en donnant au lecteur la possibilité d’identifier et de manipuler les outils de réalisation. Exemples. l’épisode 4 du Non-roman de Lucie de Boutiny, Trajectoires dans lequel le lecteur manipule du code informatique. Djeff Regotaz précise que dans Trajectoires il parlait de " stratégies d’appropriation " par le lecteur

- la représentation de l’activité du lecteur dans l’œuvre : procédés et mise en scènes de l’activité de lecture dans le récit interactif qui visent à faire réfléchir le lecteur sur ce qu’il fait. Patrick Burgaud jette ainsi métaphoriquement le lecteur en prison dans Florence Rey, le contraignant ainsi à s’interroger sur ses gestes de lecture et à mettre en œuvre des stratégies pour pouvoir continuer à lire précisément.

Conclusion :
Il semblerait que concilier interactivité et narrativité puisse passer par une réflexion du récit et de son dispositif. L’on peut se demander, comme Serge Bouchardon le fait, si cette réfléxivité narrative, diégétique et lectorielle est propre à un genre en construction ou à la modernité littéraire et artistique. En d’autres termes, ces figures réflexives sont-elle le symptôme d’une période transitoire ou une composante intrinsèque au récit interactif ?