Groupe de travail

écritures hypertextuelles

compte rendu - 5 avril 2004


Prochaine réunion : 13 mai 2004 chez Estrella Rojas.

Etaient présents :
Nadia Ivanova, Sacha Kozlov, Janique Laudouar, Philippe Bootz, Estrella Rojas, Frédérique Mathieu, Evelyne Broudoux, Serge Bouchardon, Jean Clément, Jean-Hugues Réty, Nicolas Szilas, Jamila Kouati, Djeff Regotaz

Compte-rendu : Oriane Deseilligny

Séance dédiée à la présentation de L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine, Cécile Fontaine, 2004. Préface de Philippe Breton

Jean Clément présente et commente les notes qu’il a prises à la lecture de cet ouvrage. Ce compte-rendu ne reprendra pas toutes les idées exprimées, mais l’essentiel des échanges suscités par la présentation de Jean Clément.
En outre, cette séance n’a pas permis d’aller jusqu’au bout de la lecture et des débats autour de ce thème. Par conséquent, la séance prochaine sera consacrée à la lecture et à la discussion de la deuxième partie du livre. Jean Clément rend ses notes accessibles à tous, via la liste de diffusion, afin que chacun puisse en prendre connaissance et y réfléchir avant.

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La ligne directrice de Cécile Fontaine est la suivante : la pensée cybernétique est une pensée anti-humaniste née après la seconde guerre mondiale. Avec cette idée, l’auteur prend donc le contre-pied de Jean-Claude Guillebaud (Principe de l’humanité).

La première partie du livre retrace le contexte d’émergence de la cybernétique.
Le paradigme cybernétique est en outre associé au paradigme informationnel en niant toute séparation homme-machine. Jean Clément renvoie à l’article de J. Segal sur le rejet massif de la cybernétique dans les pays de l’est ; le projet cybernétique américain étant en effet un projet de société. Nadia Ivanova ajoute qu’en URSS, la cybernétique était appelée " la pute de l’impérialisme ".

Les débuts de la cybernétique sont accueillis avec enthousiasme aux Etats-Unis, dans un contexte marqué par l’émergence du behaviourisme (John Watson, 1925), et par une réflexion générale sur l’adaptation des individus à la société. Jean Clément souligne la notion de contrôle social fortement présente dans le projet cybernétique américain, et renvoie à l’ouvrage de R.Wiener, Cybernétique et société.
La psychologie humaine est assimilée à celle de l’animal, par l’intermédiaire des comportements téléologiques.

Dans un contexte de guerre froide où seule l’efficacité est visée, naît le concept de cyborg, avec notamment le projet AA Predictor. La frontière entre l’homme et la machine est désormais abolie. Le corps du soldat est représenté comme une arme qui fait système et pas du tout comme un individu.

Les conférences Macy ( 1946-1953) sur la cybernétique réunissent des scientifiques issus de disciplines diverses. A lire à ce sujet : Jean Pierre Dupuy, Aux origines des sciences cognitives, La Découverte, 1999.

La notion d’entropie, issue de la thermodynamique, est reprise par N.Wiener qui l’applique à la société et l’érige en Mal suprême. Jean Clément souligne son pessimisme lorsque Wienner assimile l’humanité à " des îlots d’entropie décroissante ". Il faut donc agir dans la société, combattre ce mal et réintroduire des échanges informationnels.
Serge Bouchardon rappelle que cette idéologie est néanmoins fortement liée au contexte historique et politique. Au sortir de la seconde guerre mondiale, on se demande comment contrôler la société afin qu’une telle horreur ne puisse pas se reproduire. Philippe Bootz souligne aussi l’idée de téléologie, très présente aussi dans ces années d’après-guerre : tout ordre obéit à une finalité.

La guerre froide voit le triomphe de la machine. Le fantasme que la machine puisse dépasser l’homme s’affirme. Forte prégnance de cette vision machiniste de la société à travers des mythes comme Frankenstein.

La seconde partie du livre décrit la conquête de la cybernétique dans les sciences humaines.
La psychologie affirme sa place au sein des sciences de l’homme, s’opposant ainsi aux théories marxistes. La libido est remplacée par l’information : il n’y a plus qu’un système auquel les individus doivent s’adapter.

Bateson, avec notamment sa théorie du double bind - l’injonction paradoxale- initie cette pénétration du paradigme cybernétique dans les sciences humaines. Il considère l’information comme un principe qualitatif d’ordre et d’organisation.
Reprenant la citation de Bateson " les lignes de démarcation entre homme, ordinateur et environnement sont complètement artificielles et fictives ", Jean Clément et Serge Bouchardon relèvent l’influence d’une telle pensée sur les parti-pris scientifiques de l’Université de Technologie de Compiègne.
A propos de la notion centrale chez Bateson, d’écosystème, et de l’idée selon laquelle l’esprit participe d’un système plus vaste, Jean Clément souligne aussi la proximité de pensée avec les approches de Leroi-Gourhan ou la notion d’" externalisation " chez Derrida. Philippe Bootz fait également un parallèle avec l’approche systémique.

Les cinq points fondateurs de l’Ecole de Palo Alto sur la communication s’appuient sur l’idée que tout problème psychologique est un problème d’ordre communicationnel. " On ne peut pas ne pas communiquer " dit Watzlawick, et la thérapie s’appuie sur des techniques de manipulations langagières.
Jamila Kouati remarque que tout le champ de l’ingénierie éducative est baignée par la pensée de l’Ecole de Palo Alto.

Le structuralisme en Europe fait basculer la pensée cybernétique dans l’anti-humanisme. Le modèle informationnel influence grandement les intellectuels français.

Selon Jean Clément, le structuralisme a donc aussi été très fortement combattu, et il considère qu’il est plus ou moins éteint aujourd’hui. Toutefois, Janique Laudouar remarque qu’il a très fortement influencé l’enseignement, avec notamment la grammaire générative.

L’extériorité du sujet à lui-même marque fortement l’œuvre de Derrida ou de Deleuze, mais il s’agit plutôt dans ce cas de post-structuralisme.

Le systémisme apparaît comme la " seconde cybernétique ", au milieu des années 1970, en tant qu’il est une synthèse entre la cybernétique, la théorie des systèmes, et le structuralisme.

Philippe Bootz établit une correspondance avec la systémique. En effet, selon lui on ne peut pas faire l’économie de la séparation entre l’émetteur et le récepteur, au contraire, la distance entre l’un et l’autre est augmentée. La systémique vise selon lui à briser l’activité traditionnelle de lecture, elle introduit la notion de méta-auteur.
Serge Bouchardon demande pourquoi la distance serait plus grande dans la littérature électronique que dans la littérature " traditionnelle ". Jean Clément suggère que l’auteur ne sait pas ce que va lire le lecteur, et que dans le cas de la génération de texte notamment, le texte qui apparaît à l’écran n’est pas celui qu’a écrit l’auteur. Jean Clément renvoie à La coopération interprétative d’Umberto Eco.
Philippe Bootz répond par ailleurs que dans son travail et celui de Jean-Pierre Balpe, donc à travers des systèmes cybernétiques, le lecteur prend à un certain moment de l’autonomie.
Puis Philippe Bootz revient sur la notion de systémique, en précisant qu’elle n’est utile que si l’on prend bien en compte l’auteur, le lecteur et le système. Il admet qu’elle permet de donner un cadre général, mais qu’elle comporte aussi des limites.

La seconde cybernétique s’appuie beaucoup sur la notion de bruit qui permet aux systèmes auto-organisateurs de se transformer et de s’adapter.
A propos des sytèmes autopoiétiques développés par Maturana et Varela, Serge Bouchardon donne la définition exacte de l’autopoièse selon Varela : " Système dynamique dont le fonctionnement métabolique est la fabrication en permanence de l’organisme lui-même. " le système se produit donc d’instant en instant, il est autonome. Serge Bouchardon note là le retour en force du support et suggère de réfléchir ultérieurement à la notion de modélisation.

La discussion revient sur Derrida pour qui l’écriture n’est plus le signe d’une " présence " (au sens de Logos, l’Autre, Dieu...) dans la pensée occidentale, elle est extérieure au sujet. Il donne ainsi la preuve que le texte peut exister sans auteur, ou du moins sans sujet.
Serge Bouchardon conclut que la littérature électronique permet de faire émerger et d’actualiser des débats anciens, elle est avant tout pour lui un objet heuristique. En l’occurrence, c’est le dispositif informatique qui rend possible l’expérience perceptive. Mais Un conte à votre façon de Queneau prenait déjà en compte selon lui le dispositif du livre-objet.