Groupe de travail
écritures hypertextuelles

compte-rendu - 9 décembre 2004



CR : Oriane Deseilligny

Etaient présents : Jean Clément, Evelyne Broudoux, Pierre Barboza, Estrella Rojas, Caroline Angé, Shabnam Vaezi-Nejad, Maia Mau.

Divers :
- Soutenance de thèse de Franck Dufour : " La numérisation des objets temporels ". Jean Clément et Pierre Barboza, tous les deux membres du jury, commentent le travail de Franck Dufour.
- Prochaine réunion : le 6 janvier 2005.
- Exposition " Jouable ", rue d’Ulm. Jean Clément se dit un peu déçu par les installations présentées.
- Pierre Barboza signale un article intéressant d’André Gunthert, dans le numéro de novembre d’Etudes photographiques : " L'image numérique s'en va-t'en guerre . Les photographies d'Abou Ghraib "
http://etudesphotographiques.revues.org/document398.html

Autres ouvrages mentionnés :
- Les défis de la publication sur le web : Hyperlectures, cybertextes et méta-éditions, ouvrage coordonné par Jean-Michel Salaün et Christian Vandendorpe, Presses de l’enssib, coll. " Référence ", 2004, 289 p.
- First person. New media as story. Performance and game, edited by Noah Wardrip-Fruin and Pat Harrigan, The Mit Press, 2004
Résumé accessible ici : http://mitpress.mit.edu/catalog/item/default.asp?tid=9908&ttype=2

*******
Exposé de Caroline Angé :
L’écriture fragmentaire, des origines présocratiques à la modernité dans le contexte textuel.

Caroline commence par souligner qu’il y a une manière proprement philosophique d’aborder la communication. Il ne s’agit pas, dans son travail de thèse, d’aborder un tel questionnement, mais bien plutôt de prendre le discours philosophique et plus précisément l’écriture, comme objet de réflexion. Celle-ci nous propose donc d’initier une réflexion sur la construction du sens et sur la façon dont ce processus se joue en fonction de la variabilité des supports.

Tout autant qu’un ensemble de concepts, la philosophie est également un instrument de pensée, une approche du réel. Le discours de la méthode de Descartes montre bien dans quelle mesure, en procédant du général au particulier, le discours philosophique constitue même une technique de la pensée. De plus, comme textualité, ce discours entretient un rapport très étroit avec le paradigme du texte livresque comme instrument de savoir. Celle-ci entend voir de quelle manière les caractéristiques et les questions inhérentes à cet objet éclairent certaines problématiques liées à nos technologies contemporaines. Caroline se propose dans cet exposé, de mettre au jour la démarche de son mémoire, les étapes de son raisonnement.

Son travail de thèse est construit en trois chapitres :
- Le premier chapitre est une exploration des liens entre pensée philosophique, écriture, support d’inscription. Il s’agit de contextualiser la question de l’écriture dans le discours philosophique. Caroline essaie d’y montrer comment la philosophie appréhende la réception de son propre discours. A travers un parcours menant de " l’écriture au roseau " à l’écriture numérique et en étudiant notamment le discours philosophique de Platon, Heidegger et de Derrida.
- Le second chapitre tente de conceptualiser le fragment, d’en dégager une idée abstraite, en étudiant des corpus philosophiques de fragments. Les hypothèses que Caroline propose sont :
o le fragment manifeste une forme singulière de pensée
o le fragment s’inscrit dans une esthétique
o l’écriture fragmentaire dévoile un dispositif de lecture qui bouscule les postures traditionnelles.
Le troisième chapitre propose un éclairage sur l’hypertextualité numérique, notamment à partir de la question du contrat de lecture.


********

Caroline souligne qu’à l’origine d’une écriture fragmentaire, les raisons sont multiples. Cependant, son travail se concentre sur les œuvres qui sont volontairement fragmentaires. L’exposé qu’elle nous propose ici se fonde sur sa seconde partie. A partir d’une histoire longue du fragment, elle a observé des récurrences sur lesquelles celle-ci s’appuie pour tenter d’isoler des ensembles stables de caractères communs.


1. Aux origines du fragment : Héraclite

La pensée d’Héraclite constitue, en 504 av J.C, le premier témoignage " d’une pensée fragmentée ". Héraclite est à la recherche d’un discours de vérité en dehors des discours variables des hommes. Les caractéristiques que l’on peut dégager de son style de pensée elliptique sont :
- d’exiger du lecteur une compréhension spécifique de son langage
- l’ouverture du sens propre au discours fragmentaire
- l’impossibilité d’un ordonnancement possible
- mais néanmoins une cohérence, indépendamment de la structure variable.

2. Les moralistes : La Bruyère, Pascal, La Rochefoucauld

Il faut souligner d’emblée que les moralistes revendiquent la forme fragmentaire. L’étude de leur discours permet de dégager à nouveau plusieurs éléments :
- Les liens logiques sont sacrifiés au profit d’une pensée en suspens, en mouvement. Cependant, cette démarcation par rapport à la cohérence organique du discours n’exclut pas, loin s’en faut, une quête de l’ordonnancement. Certains auteurs construisent ainsi une table des matières.
- la circularité réflexive de cette pensée procède par association.
- Une quête de la totalité
- La discontinuité produit une forme de lecture qui exige une collaboration active de la part du lecteur. Lector in fragmento. Roger Chartier a formulé une hypothèse sur les formes brèves tout en soulignant qu’elle doit être nuancée. l’historien met en évidence l’influence du dispositif technique sur la fragmentation. De nouveaux lecteurs nécessitent de nouvelles formes de publications. Le matériel éditorial permet en effet une circulation plus aisée dans les textes.

A ce stade, Jean Clément demande si l’écriture fragmentaire ne correspond pas à une " stratégie argumentaire " de la part des auteurs. Il formule l’hypothèse que la pensée fragmentaire constitue un avant-texte, une pensée du brouillon. Il demande en outre si l’on peut repérer des périodes plus fécondes dans la production de fragments philosophiques. Le cas échéant, ces périodes ne seraient-elles pas marquées par de profondes incertitudes au niveau politique, social, économique ?

Caroline répond que la question de l’avant-texte a été précisément stigmatisée par les romantiques. Mais que cette tension est moins présente chez les moralistes pour qui le fragment est le fruit d’une argumentation calculée.
En tant que stratégie argumentaire, la discontinuité présuppose par ailleurs une collaboration active du lecteur dans la construction du sens.
Caroline précise, pour répondre à la seconde question, que le fragment est au XVIIIe siècle, au même titre que l’art de la conversation, un art de la séduction.

Jean Clément : le fragment échappe à la discussion parce qu’il n’est pas inséré dans une discursivité argumentative. Cette nature double et paradoxale se retrouve selon lui dans l’hypertexte.
Caroline ajoute que l’auteur prévoit dans la structure même du fragment, la collaboration du lecteur. La Bruyère a ainsi le " souci de laisser du travail au lecteur ". C’est selon elle une manière de la contraindre la vérité de l’énoncé.

Il y a une forme de contrat de lecture dans les ellipses produites par le discours. On a affaire, avec le fragment, à une dispositif à trous, nous dit Caroline. Une discussion s’engage alors sur le paradoxe du renforcement auctorial dans un système à trous.
Evelyne Broudoux : la complicité avec le lecteur s’exerce selon elle hors-fragment.
Jean Clément : La Bruyère stigmatise une société avec ses défauts, mais ne cherche pas précisément à produire un discours moral.
Caroline : il y a quand même, chez les moralistes, et chez La Bruyère en particulier, une volonté de critiquer les mœurs, de prendre l’autre au piège de son portrait.
Pierre Barboza : précisément, au-delà du fragment, il y a une vision de la société. Le fragment s’insère alors dans un ensemble moins discontinu qu’il n’y paraît. Le sens demeure ouvert, mais cela ne signifie pas pour autant que l’auteur soit absent. Selon lui, l’auteur est loin de se retirer du jeu, ou alors, bien plus, il s’agit d’une stratégie, d’un jeu théâtral.

Jean Clément : Le fragment est-il un genre modeste ? Répond-il à un renoncement à poser sur le monde un regard totalisant ? Est-ce qu’il correspond, en d’autres termes à un retrait auctorial de l’ordre de la modestie (fausse), du piège, ou encore du combat ?
Caroline : Pour Pascal, il s’agit de combattre le désordre de front, en l’exhibant, en l’exprimant.
Pierre Barboza : l’impression de désordre s’inscrit dans cette stratégie auctoriale.

Jean Clément : il faut distinguer la totalité de la Totalité (qui renvoie au monde des Idées). Ainsi, si le fragment est tel, il l’est de quelque chose d’absent.

3. Les romantiques allemands : Novalis, Schlegel...

Pour les romantiques allemands, le fragment s’insère dans une pensée de l’infini. Le fragment est en effet à la fois la partie et le tout ; il accède enfin à la dignité d’une œuvre. Dans cette quête de la totalité qui marque les romantiques allemands, tout texte est en rapport à la totalité de l’univers.

En revanche, si la lecture doit reproduire l’acte de pensée, la réflexion sur la lecture est moins nette que chez les moralistes.

4. Le devenir moderne du fragment : Barthes, Derrida

Le projet d’écriture de Roland Barthes consiste à subvertir la totalité du sens. Dans ce texte morcelé et aux replis multiples, l’écriture déplace le discours continu. Pourtant, Barthes tient le lecteur par la main.
Derrida ne fait pas du fragment son écriture, mais son projet de briser le sens, d’exploser le signe fait référence à une idéologie de soutient au fragmentaire.

******
Caroline conclut brièvement cette seconde partie en soulignant la difficulté qu’il y a à clôturer ce thème de l’écriture fragmentaire, marqué par des tensions et des contradictions. Elle introduit alors sa troisième partie, dans laquelle elle tente d’articuler le fragment et l’hypertexte, de montrer ce qu’il y a de fragmentaire dans l’hypertexte.
Elle renvoie d’abord à l’article de Benoît Mélançon : " Sommes-nous les premiers lecteurs de l’Encyclopédie ?" disponible en ligne. L’Encyclopédie, numérisée, devient en effet lisible.

Jean Clément demande si l’hypertexte ne serait pas, avant tout un dispositif de lecture. Plutôt que de lier hypertexte et fragment, ne faudrait-il pas parler d’ " hyper-lecture " du fragment ? Tant qu’un auteur n’a pas construit lui-même le réseau, il n’y a qu’hyper-lecture. L’ère du numérique rendrait ainsi possible des hyper-lectures.

En termes éditoriaux, les œuvres fragmentaires posent la question de l’ordre de lecture des fragments. L’édition papier impose un ordre de lecture. Mais cette question demeure sans réponse puisque toute opération éditoriale impose un ordre. Toutefois, peut-être le numérique permet-il quand même de lire autrement.
Pour Philippe Breton, l’idéal serait que son livre Histoire de l’informatique soit lu comme un hypertexte. De même pour Pierre Lévy.
Jean Clément remarque que nombre d’auteurs appellent de leurs vœux l’hypertexte, mais que le public n’est sans doute pas prêt.

Jean Clément suggère à Caroline de ne pas négliger la question du dispositif et le question du numérique pour bien ancrer son sujet dans le champ des SIC. A propos de l’idée selon laquelle le sens se construit dans un parcours lectoriel, et avec des manipulations du lecteur, il lui suggère également de faire quelques recherches du côté des sciences cognitives.
Evelyne Broudoux : avec l’hypertextualité numérique, il ne faut pas non plus laisser de côté la question du lien. Le lien produit en effet selon elle autre chose dans le pacte de lecture et induit un parcours différent, établi intentionnellement par l’auteur.
Jean Clément ajoute que l’hypertextualité est à mi-chemin entre le fragment et la linéarité. Il précise que si le fragment renonce à la totalité discursive, il y a quelque chose qui se perd. L’hypertexte est ainsi pour lui un dispositif semi-construit, un intermédiaire. Il remercie Caroline pour son exposé dans la mesure où l’écriture fragmentaire éclaire les enjeux de l’hypertexte.