Groupe de travail sur les écritures hypertextuelles

Compte-rendu de la séance n°11

du 11 juin 1999

Étaient présents :

Evelyne Brodoux, Jean Clément, Patrice Faudot, Mehdi Gharsallah, Thierry Giacomino, Brigitte Juanals, Ivanova Nadejda, Palma Neyra, Valérie Ogé, David Stevens, Jean-Philippe Verdol.

Secrétaire de séance : Valérie Ogé

Thèmes abordés :

"La Jetée", Chris Marker, 1962 - Projection et analyse de ce moyen-métrage

"HyperListe" - maquette de CD-Rom de David Stevens

"Psychologie cognitive et hypertexte" - projet de mémoire de DEA de Geoffrey Gouverneur

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"La Jetée", Chris Marker, 1962 - Projection et analyse de ce moyen-métrage

Double optique : préparer l'analyse ultérieure du CD Rom de Chris Marker "Immemory", et réfléchir à une adaptation hypertextuelle de "La Jetée".

- Présentation du film :

Après une catastrophe nucléaire qui anéantit toute présence vivante à la surface du globe, un homme obsédé par un visage de femme entrevu juste avant la déflagration, est choisi pour essayer de remonter dans le temps. Il réussit, et bien que "revenant", il passe des moments de plus en plus confiants avec cette femme.

La fin du film se passe au même endroit et au même moment que le début du film : sur la Jetée, toit d'Orly où les visiteurs peuvent voir évoluer les avions, près de cette femme, au moment où passe le premier avion de guerre. Le narrateur a obtenu la possibilité de s'incarner en tant qu'adulte dans ce moment qu'il avait vécu enfant. Mais au moment où il se dirige vers la femme, il est tué par les "Gardiens du temps" . Le narrateur conclut que si ce souvenir précis d'un instant sur la Jetée et de cette femme avait tant marqué le petit enfant, c'est que c'était celui de sa future mort.

Ce film, qui a la forme d'un diaporama noir et blanc expressionniste, avec une musique et une voix off, est inspiré d'un diaporama de l'entre-deux guerres. Le film plus récent "L'armée des douze singes" est aussi issu de cette histoire. La différence entre ces deux oeuvres et celle de Chris Marker est que la femme recherchée par le narrateur est explicitement sa mère.

"La Jetée " a probablement inspiré "Sale temps", le CD Rom de Frank Dufour, inspiré par le mythe de Faust où un homme revit sa dernière journée pour essayer d'échapper à son assassinat. Il traite aussi du désir de remonter dans le temps autour d'un point central qui est la mort du narrateur. "Sale temps " utilise lui aussi des plans fixes en noir et blanc, une voix off. Certaines prises de vue - de la femme aimée ou du Jardin des Plantes, par exemple - évoquent "La Jetée".

Dans "Immemory ", Chris Marker développe aussi les thèmes de la guerre, du visage de femme idolâtré, et du désir de remonter le temps. Une scène de "La jetée" qui se passe au jardin des Plantes devant la coupe d'un séquoïa millénaire est un "clin d'Žil à "Vertigo " d'Alfred Hitchcoch (Madeleine désigne une coupe de séquoïa semblable à celle du Jardin des Plantes et dit "Here I was born and here I died") . Chris Marker, au sujet de "Vertigo ", explique : "Le vertige dont il est question ici ne concerne pas la chute dans l'espace. Il est la métaphore, évidente, saisissable et spectaculaire, d'un autre vertige, plus difficile à représenter, le vertige du Temps.(...) Scottie transposera le vertige au sommet de l'utopie humaine : vaincre le Temps là où ses blessures sont le plus irréparables, faire revivre un amour mort".

 

- Comment adapter "La Jetée " en hypertexte ? :

- Brigitte : Ce qui ne va pas, c'est la fin certaine.

- Dans Immemory, un souvenir en entraîne un autre comme une ancre, mais quel est le mécanisme qui envoie à tel endroit ou tel autre ?

- Jean : Dans La jetée, le plan de référence est le premier. Dans un hypertexte dont le début et la fin sont non déterminés par avance, il n'y a pas de plan de référence, ou tout du moins une instabilité des références qui peuvent être inversées à tout moment.

- Le temps de référence est soit celui qui revient le plus, soit celui qui nous impressionne le plus.

- Ivanova : L'hypertexte peut garder la structure en boucle de "La Jetée " tout en commençant à n'importe quel moment : il se termine alors au même moment que le début.

- Jean : "Sale temps " est trop linéaire : le choix dans l'ordre des trois rencontres ouvre des possibilités limitées car de toutes façons il faut passer par les trois étapes, et la fin est presque unique, car il est difficile d'échapper à la mort (c'est à dire de trouver le livre et le donner à Marguerite) . Peut-être aurait-il fallu déconstruire davantage et que plusieurs parcours soient possibles. La voix off renforce la sensation de linéarité car elle donne des repères temporels.

- Thierry : Dans "La Jetée", la musique joue un rôle important et elle est linéaire. Comment exprimer cette dramatisation dans le cas d'un hypertexte ?

- Brigitte : Dans le CD-Rom "Découvertes" de Havas, l'introduction propose un tunnel de temps avec des choix, mais les transitions musicales sont conçues en fondu enchaîné afin d'éviter les coupes.

- Jean : La difficulté est que dans tout récit, il y a un rapport construit entre le temps du récit (par exemple, 40 mn dans "La Jetée") et le temps de l'histoire (long, complexe, varié dans "La Jetée"). Dans l'hypertexte, ce n'est plus le cas puisque l'on est soumis à l'aléatoire des choix du lecteur.

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"HyperListe" - maquette de CD-Rom de David Stevens

Cette application sert à indexer et à relier des mots-clés contenus dans des textes dans le but de créer des hypertextes. Les divers outils interactifs présentés servent principalement à produire les actions suivantes :

o Acquisition et formatage des textes

o Découpage automatique des textes en paragraphe

o Soulignement manuel et indexation des mots-clés dans des listes

o Attribution de valeurs conceptuelles à des mots soulignés dans des

textes

o Indexation et modification des valeurs conceptuelles dans des listes

o Circulation dans l'hypertexte à partir de divers types de liens attachés aux mots soulignés dans les textes

o Utilisation de plusieurs outils de navigation : retour en arrière, répertoire des signets, listes des titres des textes, listes des auteurs des textes, listes des thématiques explorées

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"Psychologie cognitive et hypertexte" - projet de mémoire de DEA de Geoffrey Gouverneur

1) Questions-point de départ :

Comment connecter deux esprits, pourquoi une oeuvre d'art me plaît-elle ?

Quelle est l'influence de l'environnement et de l'expérience personnelle sur la pensée ? comment discerner une figure d'un fond ?

Ce qui nous fait aimer une oeuvre d'art, c'est qu'elle se rapporte à quelque chose que l'on connaît déja. Le problème est de trouver le point d'entrée qui la relie à d'autres Žuvres, et d'accéder ainsi à un réseau d'Žuvres.

A l'intérieur même de l'oeuvre, il y a des liens entre les différents éléments qui le composent, qui expriment l'hypertexte mental de l'artiste.

Ainsi, l'oeuvre est une porte d'entrée dans une pensée, un lieu de rencontre entre deux hypertextes mentaux. Mais elle n'est pas un hypertexte en elle-même.

Dans la perception que nous avons de l'oeuvre, interviennent des éléments conscients et inconscients. Il est donc utile de mieux comprendre le fonctionnement du psychisme.

 

2) Lien avec les hypertextes :

On peut, à la suite de Pierre Levy ("Sur les chemins du virtuel"), évoquer trois formes de psychisme, de la moins à la plus satisfaisante :

- Type "machine de Turing" : modèle informatique, qui agit par combinaisons, mais qui n'a pas de possibilité d'autocréation.

- "approche darwinienne" : les nouveaux caractères qui apparaissent subsistent s'ils sont adaptés à leur environnement, ou disparaissent; il s'agit d'autocréation, puisque la rencontre de deux individus en créé un troisième. Mais ne rentrent en compte ni intériorité ni affectivité.

- "le psychisme intégral" : capable d'affect, il s'analyse selon quatre dimensions particulières:

a) Une topologie. Connectivité : le lien entre deux idées se fait par proximité (par exemple : similitude, addition, antagonisme). Cette topologie est en constante transformation.

b) Une sémiotique. La connection s'établit entre éléments simples, "signes", idées, représentations.

c) Une axiologie. Chaque élément simple a un poids, positif ou négatif ce qui crée des rapports d'attraction et de répulsion plus ou moins intenses. Les liens se constituent par rapport de force.

d) Une énergétique. Les différences de tropisme créent des mouvements.

La suite de l'exposé est interrompue à cause de l'heure.

 

3) Questions :

- Jean : Comment intègres-tu l'intertextualité dans ta recherche ? Comment en donner une représentation si tout influe sur tout ? Est-ce que dans la représentation de l'Žuvre, on peut se rapprocher de la pensée initiale du créateur ? Dans quel cas de figure te situes-tu : l'Žuvre multimedia déconstruit le contexte et son interprétation échappe au créateur, puisqu'elle dessine des formes miroitantes et non définitives; ou, l'Žuvre fait apparaître les contextes de création et les fait varier pour mettre en valeur des aspects cachés ?

- Geoffrey : Il y a une phase initiale de compréhension des outils, d'apprentissage qui est fondamentale. Au début de l'Žuvre multimedia, seuls des éléments simples sont présentés.

- Jean : Le pacte générique est modifié car le genre est nouveau. Lire un hypertexte, c'est lire une carte dont on n'a qu'une vue locale.

- Geoffrey : La connaissance du fonctionnement du cerveau permet de surdéterminer la réception et donc d'augmenter le contexte.

- Jean : Tu fais un usage métaphorique de l'hypertexte et tu simplifies le fonctionnement du cerveau. L'intuition, la vision globale et simultanée ne peuvent pas vraiment être exprimées en hypertexte. Ce n'est pas la structure qui compte dans l'hypertexte, mais le parcours.

Dans un noeud complexe, quelque chose se compose, qui donne à lire des choses qui dépendent du contexte.

 

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