Airoport de Heily transformé en hypertexte

06/11/2002

Nadia IVANOVA et Sasha KOZLOV

Pour le séminaire Cybertextes de Jean Clément

L’idée de ce travail a été de développer un outil qui permet de transformer facilement un fichier texte linéaire en un hypertexte. L’outil a été écrit en Java et XML, il est au stade de proto fonctionnel. Sasha va nous faire tout à l’heure une petite démo de fonctionnement.

On verra qu’il y a certains types de textes de fiction qui se prêtent mieux que les autres à cette transformation.

Pour nous, le modèle parfait de l’hypertexte est la vie réelle. Si l’on pouvait imaginer un spectateur suprême, par exemple Dieu qui est assis sur son nuage et observe le monde comme s’il lisait un livre animé, sa mode de " lecture " de ce monde serait un hypertexte. Il pourrait suivre à son gré n’importe quel personnage ou plusieurs personnages à la fois, faire des flash-backs (ou analepses) pour connaître les circonstances précédentes (en fait, Dieu est omniscient, donc, il n’aurait pas besoin de faire des flash-backs, mais si on transpose sa mode de lecture sur un support imparfait des humains, ce serait ça). Il pourrait suivre le personnage A jusqu’à sa rencontre avec les personnages B et C, ensuite choisir de suivre B ou C ou bien regarder ce que faisait B juste avant la rencontre avec A. Et si B et C sont mari et femme et A l’amant de la femme, ça vous donne déjà l’idée du potentiel dramatique de ce mode de lecture.

Comme nos moyens sont un peu plus limités que ceux de Dieu, nous avons pris simplement un roman écrit dans le genre pseudo-réaliste, " Airport " d’Arthur Hailey, pour le transformer en un hypertexte. C’est un livre avec une narration assez classique : un chapitre respecte généralement l’unité de lieu, de temps et d’action, comme dans le drame classique. Mais surtout, ce texte est touffu de personnages, il y a environ une dizaine de personnages principaux plus deux dizaines de personnages secondaires, et l’action est condensée en une durée de 3 heures et se passe dans un lieu géographiquement assez limité : il s’agit d’un aéroport sous une tempête de neige plus une ville voisine et la route entre les deux. Plusieurs intrigues s’entremêlent dans le roman.

Malheureusement, on ne disposait pas de texte en français ou anglais, on a donc pris la version russe et on est à la recherche de ce texte en français ou anglais sous forme numérique.

Le premier pas de cette transformation consiste à découper le livre en chapitres (manuellement). Nous nous sommes appuyés dans ce découpage sur le chapitrage original, ensuite on a découpé les gros chapitres en fragments plus petits là où les 3 unités n’étaient pas respectées.

Ensuite on a renseigné les informations qui permettront de créer des liens hypertexte.

Notre hypertexte s’articule autour de 3 types de données :

En fait, pour chaque chapitre du livre, nous avons énuméré les personnages qui y sont présents, le lieu où l’action se déroule et avons indiqué la période de temps (actuellement, il n’y a pas vraiment de continuité temporel, c’est-à-dire que chaque chapitre se déroule dans le temps atomique, on n’a pas encore implémenté les notions de début et de fin d’un période, mais Sasha y travaille).

Une fois que ces informations sont renseignées pour chaque fragment, il suffit d’appuyer sur un bouton et l’hypertexte est généré automatiquement dans un fichier unique au format XML.

Le résultat présente donc un ensemble de pages avec des liens à la fin.

Sasha montre les 3 premiers fragments.

A la fin du fragment, le lecteur pourra décider de

  1. suivre un des personnages dans le temps en cliquant sur la flèche à côté de son nom (ou revenir en arrière pour regarder ce que ce personnage a fait avant) ;
  2. cliquer sur Next pour suivre l’ordre de fragments prévu par l’auteur ;
  3. rester dans le même endroit et regarder ce qui se passe ;
  4. en cliquant sur le nom du personnage, avoir une liste chronologique de chapitres où ce personnage apparaît (un dispositif de navigation)

Ces possibilités de lecture sont matérialisées par des liens hypertextes qui seront générés automatiquement en même temps que l’hypertexte lui-même (démo).

On sait bien qu’un auteur n’est pas obligé de tout décrire dans un livre, il peut choisir de passer sous silence une partie de l’histoire. L’ellipse est un procédé littéraire assez courant, il suffit de rappeler la fameuse phrase " 1 an plus tard… ". Donc, nous avons forcément des lacunes pour certains lieux, certains personnages et certains périodes de temps, y compris dans ce roman.

Une fois qu’elles sont mises en évidence (on verra tout à l’heure de quelle façon), le lecteur pourra, s’il le souhaite, compléter ces lacunes en écrivant les chapitres manquant. L’hypertexte devient alors l’outil d’écriture à part entière.

On voit bien que les livres qui gagnent le plus à être transformées en hypertexte sont des romans policiers pseudo-réalistes, avec beaucoup d’évènements concentrés sur une période de temps courte, et le nombre d’intrigues et de personnages élevé. Quel que soit le parcours du lecteur, les altérations entre les différentes lignes narratives dans un même récit (ce que Gérard Genette nomme "métalepse narrative ") deviennent alors toutes naturelles. Le nombre de lectures possibles est très élevé… Sasha énumère plusieurs autres livres qu’il serait tenté de transformer avec son outil : la Bible, Silmarilion de Tolkien, la mythologie grecque, le Dictionnaire hazar de Milorad Pavic.

Sasha montre l’interface d’" écriture ". C’est une interface très simple à 3 cadres, le cadre central accueille le texte qui va être découpé, le cadre gauche — la liste de fragments (table de matières), le cadre droit — les listes déroulantes de personnages, de lieux et de temps. 4 boutons pour

  1. charger un projet en cours ;
  2. sauvegarder un projet en cours ;
  3. découper les fragment sélectionné ;
  4. générer l’hypertexte.

A la fin, Sasha montre une représentation graphique générée, elle aussi, automatiquement. Sur deux axes, temporel et spatial, les graphes de différentes couleurs matérialisent les déplacements des principaux personnages. Les points de croisement (les croix) correspondent aux fragments du roman. Sur le graphique, on voit les endroits où un grand nombre de personnages se sont réunis (c’est le moment où l’on apprend qu’il y a une bombe à bord de l’avion). On voit également les personnages réunis à bord d’avion.

Discussion

On pourrait imaginer d’ajouter un graphe qui correspond au récit comme l’auteur le déroule. - Tout à fait, c’est possible, d’ailleurs, ce ne serait pas une ligne horizontale, comme on pouvait le penser, à cause des ellipses et des analepses (flash-back).

- Le découpage et le choix des axes constituent déjà une première lecture. Est-il possible d’ajouter d’autres axes, car ce choix est très contraignant ?

- Bien sûr, nous avons choisi les axes les plus évidents, mais on peut en ajouter d’autres, pour la Bible, par exemple, le narrateur, pour le Dictionnaire hazar — la couleur de la couverture etc.

Jean remarque que ce programme peut être un excellent outil pour la critique littéraire, il se souvient avoir fait pendant ses études des schémas de ce genre pour illustrer le parcours de personnages.

A propos de la comparaison du lecteur à Dieu, Jean rappelle la métaphore de Michel de Certeau sur deux regards sur une vile : le regard panoptique d’en-haut d’un gratte-ciel et le regard d’un piéton à ras de rue (qui a éventuellement une carte et encore). Il pense que pour procurer du plaisir, un hypertexte doit s’attacher à une lecture " piétonne ", car le regard panoptique donne une grille assez contraignante et limite les choix (cf. http://hypermedia.univ-paris8.fr/jean/articles/discursivite.htm).

On peut se demander si la lecture qui suit un personnage procure toujours du plaisir et si elle restitue l’histoire. Pas toujours pour la deuxième question (à cause des ellipses), suspens pour la première question, car on n’a pas vraiment expérimenté ce type de lecture, il faudrait des bénévoles.

Jean et Serge s’interrogent sur la valeur pédagogique de cet outil pour les ateliers d’écriture hypertextuelle, aussi bien pour une transformation d’un texte ou d’un film existant que pour une écriture à partir de zéro.