Liens hypertextuels
contexte et typologie

Exposé du 11 mai 2000

Groupe Écritures hypertextuelles

Evelyne Broudoux

RÉSUMÉ

Cet exposé a pour but de confronter des approches différentes de conception des liens hypertextuels. Il s'agit d'un travail intermédiaire de lecture dont le but est d'aider à faire ressortir une typologie des liens hypertextuels.
Il met en présence, tout d'abord, les réflexions actuelles du concepteur de Xanadu, Ted Nelson, sur le contexte – créé par les liens – avec celles d'un expert en Sciences de l'éducation, Nicholas Burbules, sur la rhétorique des liens susceptible d'induire des significations différentes.
La recherche d'un autre précurseur, Randall Triggs, de mise en évidence d'une typologie des liens est aussi examinée.

INTRODUCTION

Selon Nelson, l’intérêt des liens réside dans le contexte qu’ils peuvent réaliser ou non entre les documents. Seul, le contexte peut faire comprendre le sens d’une chose. 1
Comprendre les structures et les parallélismes entre les documents pris ensemble est donc peut-être plus important que la signification de chacun.
Selon Burbules, le décryptage des liens fait partie du processus de transformation de l’information en connaissance. Lorsque le lecteur n’est pas capable de spécifier le lien qui unit un texte (texte est pris ici dans son sens large : un schéma, une image peuvent être lus) à un autre (associations causales, relations de catégories, instanciations), l’information ne peut être transformée en connaissance. De plus, ce décryptage est le prélude à une hyperlecture critique. 2

LES LIENS SELON TED NELSON

Extraits de l'allocution prononcée le 30/10/99 à Vienne pendant le colloque Scope1 : Information vs. meaning, a conference on information technology and the future of knowledge. I

Les liens ont été pensés au départ comme bidirectionnels. C’est encore la recherche de Nelson aujourd’hui. HTML est précisément ce qu'il a tenté d’éviter : le stockage des liens par leur adresse.
Dans le but de créer un dispositif qui favorise les processus d'écriture, il questionne l’organisation des disques par fichiers et se demande comment rassembler les items en «une forme et structure appropriée au propos présent et comment savoir ce qui a été utilisé avant et où on l’a utilisé». ll voudrait pouvoir conserver les différentes versions d’un même document, en gardant visibles ce qu’il y a inclus (citations extraites, références, etc). Comment ? En se servant d’une structure tridimensionnelle. 3
D'une façon générale, il critique la conception des systèmes d'exploitation dominants :

  • Le presse-papier : pense qu’il a été conçu de façon arbitraire telle qu’il ne peut contenir qu’une seule chose à la fois, alors qu’on aurait pu le concevoir comme une pile et donc pouvoir accéder aux dernières actions réalisées.
  • Principale critique de la conception des micro-ordinateurs : la possibilité de les programmer a été rapidement enlevée.
  • Une seule exception, Linux, mais c'est la communauté qui permet l'apprentissage par d’autres programmeurs.

POINT DE VUE DE NICHOLAS BURBULES

Rhetorics of the Web: Hyperreading and Critical Literacy, paru dans (Page to Screen: Taking Literacy Into the Electronic Era, Ilana Snyder, ed. New South Wales: Allen and Unwin, 1997). II

Se pose la question de l'hyperlecture, de l’éventuel changement de mode de lecture qui résulte de l'hypertexte.
Remarque que la signification des liens dans l’environnement hypertextuel est sous-estimé : d’un point de vue technique, on pense en termes de nœuds, d’ancres, d’unités d’information, les liens sont seulement les connections entre ces points. L’événement du changement d’affichage provoqué par un clic sur un lien est invisible, il apparaît comme naturel.

  • Suivre un lien associant différentes unités de texte implique un processus d’inférence ou d’interprétation sur la nature de l’association que ce lien implique.
  • L’usage et le placement des liens est une des façons importantes dont les présuppositions et les valeurs de l’auteur/créateur se manifestent dans l’hypertexte.

Les liens changent la façon dont le texte est lu et compris : en partie par la virtualité multiple des juxtapositions de deux textes, en partie par la connexion implicite que ce lien exprime. Généralement, le lien est en sens unique. Bien que l’on puisse taper sur la touche retour du navigateur, la signification sous-entendue par la connection du lien A à B n’accompagne pas nécessairement celle de B à A.
Le lien est donc la structure de base qui représente l’hypertexte comme un réseau sémique de relations faisant sens.
Les liens n’expriment pas seulement des relations de sens mais établissent des chemins de mouvements possibles dans l’hyperespace. Ils suggèrent des relations mais aussi contrôlent l’accès à cette information (s’il n’y a pas de lien de A à B, pour beaucoup d’utilisateurs l’existence de B ne sera jamais connue, donc dans un sens le lien crée B comme possibilité).
lire tout de suite la rhétorique ==>

CLASSIFICATION DE RANDALL TRIGG

D’après «A Network-Based Approach to Text Handling for the Online Scientific Community», thèse de novembre 1983. III

Il s'agit d'un travail destiné à la communauté scientifique. L'auteur a proposé une taxonomie des types de liens pour un dispositif de parution d'articles nommé Textnet. Les liens sont des liens simples ou de commentaires, dont voici quelques morceaux choisis.

Fonctions du travail

Tous les descriptifs de liens ci-dessous servent à évaluer un travail dont que l'on peut diviser les fonctions :

  • spécifier le contexte (rassemblement des nœuds pré-existants au domaine choisi : environnement du travail),
  • poser le problème (le problème posé peut être suivi ou non par la présentation d’une solution),
  • proposition théorique,
  • arguments (l’auteur tente de faire la jonction entre un jeu de prémisses et un jeu de conclusions)
  • données.
Deux catégories de liens
  • Liens simples : relient les documents d’un même travail ou de travaux différents.
    Exemples :
    • Liens de citation :
      • Liens source : donnent les sources des concepts et des idées dans le but de vérifier et d’authentifier les données, faits, etc.
      • Liens background : donnent le fonds, en pointant sur les nœuds d’autres auteurs (souvent des travaux entiers) ou des travaux du même auteur.
      • Liens de soutien/réfutation.
      • Deux autres sortes de liens pointant sur l’extérieur sont les liens de méthodologie et de données.
      • Distingue les liens de citation des liens vers des sources.
    • Spécification de la thèse :
      généralisation et spécialisation, abstraction et exemple, etc.
    • Arguments :
      Déduction, induction, analogie, intuition, etc.
    • Poser le problème :
      Solution, etc.
    • Liens paire dont un seul peut être lu : résumé et détail, point de vue en alternance, réécriture, etc.
    • Autres liens : correction, mise-à-jour.
  • Liens de commentaire : donnent des informations sur les liens simples.
    Exemples :
    • liens d’environnement,
    • liens d’évaluation si le problème est bien posé,
    • liens d’examen des points de la thèse,
    • liens exprimant des avis sur les arguments,
    • liens émettant des avis sur les données (adéquat ou non, etc.),
    • liens de soutien.
Direction et sémantique des liens

La directionalité des liens définit la manière dont on attend des lecteurs qu’ils suivent les liens (liens unidirectionnels).
Un type de lien peut appeler une direction différente : c’est la sémantique du lien. S’adapte plus particulièrement aux liens de commentaire (ex : lire le commentaire avant le texte).

RHÉTORIQUE DE BURBULES

Métaphore

Les liens hypertextuels, à sens unique, sont métaphoriques dans la mesure où le sens se transporte de A à B : " l’école est une prison ".

Métonymie

Association non par similarité mais par contiguité, relations qui se font en pratique. Boire un verre. Les liens nouent des textes apparemment sans rapports. Les hypertextuels deviennent métonymiques par répétition. L’icône Maison mène nécessairement à une page accueil. Bandeau publicitaire cliquable indiquant que le web est à vendre.

Synecdoque

Cas particulier de la métonymie. Une partie de quelque chose est utilisée comme raccourci pour signifier le tout. Dans le contexte du web, c’est la liste des liens hypertextuels proposée pour identifier ou suggérer les relations d’une inclusion catégorique. Liens classés par catégories du portail par lequel l’information est filtrée, qui devient un moyen de former et de restreindre ce que pensent les gens d’un sujet.

Hyperbole

C’est la figure de l’exagération. Mon bureau a été submergé de méls. C’est l’auto-consécration des premières pages web. Rien dans ce que présente le web (auto-descriptions et attributs de liens) ne signale que ce qui n’est pas inclus peut être plus important que ce qui est sélectionné : ex. dîner à San Fransisco. C'est la prétention à tout couvrir alors que le web n'est qu'une petite partie de la culture/société/politique.

Antanaclase

Figure qui consiste à répéter le même mot dans des contextes différents lui faisant changer de sens. Homophonie &Mac173; homographie. C’est l’exemple de ce ramènent les moteurs de recherche dans un même espace scénique éludant le temps, l’espace et le contexte discursif. Comparaison avec l’almanach qui connecte des éléments totalement disparates par la date. Comme l’avait déjà dit l’auteur, ça a pour effet de juxtaposer des points d’informations apparemment sans liens et de les réduire à un même niveau de surface de signification. L’antanaclase invoque le "même" par un moyen qui révèle la différence. Effet de collage mélangeant global/local, historique/contemporain et engendrant de multiples significations que l'on ne pourra pas toujours tester.

Identité

Contrairement à l’ antanaclase, l’identité met l’accent sur ce qui est commun. L’identité nie la différence et promeut l’équivalence. Associations tissant des liens entre des cultures ou des institutions différentes, créant des points de référence tendant à une créer une unification du web.

Séquentialité et cause-à-effet

Indiquent des relations réelles ou des allusions à des relations : les liens qui suggèrent " ceci et puis cela " ou " ceci à cause de cela " font plus qu’associer des idées ou des points d’information. Ils revendiquent une vision du monde extérieure au web. Ils n’expliquent pas ni ne spécifient de telles connections, ils les manifestent simplement aussi il est difficile de les reconnaître et de les questionner. (raccourci musique de rock/utilisateur de drogue).

Catachrèse

Détournement du mot de son sens propre : aller à cheval sur un bâton. C’est la façon dont le langage change, à l’origine, ça peut commencer par l'utilisation d'un mot inadapté. Dans le contexte du web, c’est la trope pour le travail basique du lien. Chaque chose peut être reliée et avec cela, un processus de mouvement sémique démarre : la connection devient partie d’un espace public, une communauté de discours, et lorsque les autres trouvent et suivent ce lien, une nouvelle avenue d’associations se crée prenant son propre chemin de développement et d’association. On ne peut jamais deviner quel usage va devenir accepté ou standardisé ; il est donc difficile de distinguer strictement l’approprié de l’inapproprié. De plus, l’essor du web va multiplier l’argot, les lapsus sur lesquels les liens sont basés les rendant familiers puis standardisés.

Que veut dire une hyperlecture critique ?

Cette description, utilisant le langage des tropes, des différentes sortes de liens avait pour but de révéler leur variété et leur signification non neutre. Burbules veut voir les liens comme des mouvements rhétoriques dont la pertinence peut être questionnée et évaluée. Ils impliquent des choix, révèlent des présupposés. Ils ont des effets intentionnels ou par inadvertance. Juger les liens est donc une part cruciale pour développer une large orientation critique à l’hyperlecture. Non pas simplement suivre les liens, mais interpréter leur sens et juger de leur pertinence.
La responsabilité de l’auteur de pages web est engagée. Le plus on fait attention à comment c’est fait, le plus on est attentif à ce qui a été fait et ce quoi d’autre aurait pu être fait. Ceci expose l’apparente naturalité et l’invisibilité des choix de l’auteur et donne à l’hyperlecteur l’opportunité de se distancier des formes particulières de l’information données pour questionner, critiquer, imaginer des alternatives
Finalement, l’hyperlecture est une approche des limites de tout système d’information. Aussi immense et inclusif qu’est le web. les choses importantes auxquelles il faut faire attention n’y sont pas incluses et ceci restera vrai quelque soit son devenir. Il faut savoir lire entre les lignes, chaque lien exclut autant qu’il inclus des points associatifs, chaque passage éloigne des avenues, chaque trope dissimule ce qu’elle révèle.

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I http://www.scope.at/live/nelson.html
II http://www.ed.uiuc.edu/facstaff/burbules/ncb/papers/ rhetorics.html
III http://www.parc.xerox.com/spl/members/trigg/thesis/thesis-chap4.html

1) «There was a book I saw called the Interpreter’s Bible that was a collection of a bunch of different translations of the Bible all side by side by side. What is the Bible?  It’s all the translations and the torah and the Gilgamesh epic and the Book of Mormon and some say the Koran and some say that these are all the Bible taken together.  Understanding the parallelism and structures of documents taken together, rather than one that you’re holding in your hand.  You’re not understanding that one thing unless you see the context around it.»
2) «A generalized suspicion of traditional authorities and the emergence of fictionalized, hybrid news/entertainment features has tended to blur distinctions of relative credibility and has made all sorts of information merely grist for the mill of gossip, sensationalism, or opinion formation. As a result, the processes of selection, evaluation, and interpretation that develop information into knowledge and understanding are atrophying for many readers (or are not being developed in the first place). We see this trend epitomized in the Web, and discussions around the Web, which, as Marshall (1996) points out, tend to conflate "information" with "knowledge." [...]
Links, once again, are part of what can turn information into knowledge, suggesting causal associations, category relations, instantiations, and so forth; but when a link is not evaluated as such, an opportunity to translate information into knowledge of some sort is lost.»
3) «The real issue in software is connection. You’ve got this marvelous machine and it can do anything you want but I think that it should show connections.  I think that 90% of the machine’s effort should be put on showing connections, which is hardly what any machine does at all.  The one-way links of HTML are the most trivial kinds of links you could have. [...]».
Nota : La rhétorique des liens hypertextuels a été explorée par Jean Clément en 1995 avec Du texte à l'hypertexte : vers une épistémologie de la discursivité hypertextuelle et en 1999 avec une traduction de l'article de Bernstein Patterns of hypertext.