Avant-propos

Comment caractériser l’interaction entre un humain et un ordinateur ? Quels sont les enjeux de cette communication pour les concepteurs d'interfaces graphiques ?

En partant du postulat que «rien n’existe en dehors du langage», Eric Brunick examine les différents points reliant la déconstruction à l’interaction homme-ordinateur.

L’auteur, Eric Brunick, a écrit cet article en 95-96, alors qu’il était chercheur au Human-Computer Cooperative Problem Solving Lab (HCCuPS), groupe de recherche interdisciplinaire à l’Université de l’Illinois. L’article en anglais est à http://tortie.me.uiuc.edu/~coil/index.html.

CRITICAL THEORY AND HUMAN COMPUTER INTERACTION

D'après Lucy Suchman citée par Eric Brunick, le défi auquel répond l'informatique ne réside pas dans la puissance sans cesse renouvelée de ses calculateurs mais dans sa capacité linguistique à susciter chez l'interacteur l'envie de demander des informations, de faire fonctionner une machine. Une des conséquences en est que le dialogue homme-ordinateur doit être susceptible de varier suivant le contexte de l'utilisation d’une application.

Pour illustrer son propos, Eric Brunick se tourne du côté de la Théorie Critique et démontre comment la théorie littéraire et la linguistique (en tant qu'approche scientifique du langage) rejoignent les études de deux piliers de la recherche informatique, Terry Winograd et Lucy Suchman.

Après avoir rappelé les découvertes structuralistes et les limites de celles-ci comme prétendantes à pouvoir tout expliquer en fonction de «signifiés transcendantaux», c'est-à-dire suivant un ensemble restreint de règles déterminantes et irréductibles, Eric Brunick s'attaque au cœur de son sujet : la déconstruction derridienne. Et dans ce dessein, se saisit des concepts de trace, differance et toujours-déjà-là mis au point par Jacques Derrida.

Il rapproche ainsi la tradition rationaliste — déconstruite par Terry Winograd et Fernando Flores dans «Understanding Computers and Cognition» — de la trace. La tradition recouvre ce qui semble comme aller de soi et ce qui a été laissé de côténbsp; elle apparaît comme se «dissimulant derrière des évidences».

Ce que Brunick retient, entre autres, de cet ouvrage, c’est qu'aucun formalisme ne peut caractériser complètement une situation, chaque perception d'une situation l'étant toujours d'un point de vue particulier. On ne peut baser une prise de décision uniquement sur l'application logique de procédures, sans se référer à des présupposés. Ceux-ci forment notre arrière-plan historique et sont la condition nécessaire à l'interprétation.

Autre aspect abordé par Brunick, l'utilisation par Winograd de la Théorie des actes de langage de John Searle pour modéliser des logiciels communicants. Issue des travaux d'Austin — «Ce que parler veut dire» — cette théorie est basée sur l'idée d'«acte illocutionnaire» désignant la manière dont le sujet s'engage dans son discours, ce qui oriente l'action.

Le reproche fait par Lucy Suchman à l’application pratique de cette théorie est son incapacité à prendre en compte le contexte.

Ainsi, des études d’usage en entreprise d’un logiciel de mél contraignant l’écriture montrent que son acceptation ou son rejet dépendent du milieu où il est implanté.

La signification d'une action se trouve à la fois dans l'action elle-même et dans son positionnement historique (son contexte ou la trace).

Dans «Plans and situated actions», Lucy Suchman se saisit de l'ethnométhodologie pour déconstruire la planification des actions dans le domaine de l'interaction homme-ordinateur. Elle s'attaque notamment aux connaissances d'arrière-plan (background knowledge) pour démontrer qu'un catalogage de celles-ci est de nature politique :

«l'énumération des connaissances d'arrière-plan demeure un procédé obstinément ad-hoc, pour laquelle les chercheurs n'ont pas réussi à construire des règles ne dépendant pas à leur tour, de procédures ad-hoc plus profondes».

Chaque procédure pour les déterminer a donc son propre positionnement stratégique dans le langage qui se dévoile lorsque le programme achoppe.

La signification d'une expression linguistique à un moment donné, repose sur ses relations aux circonstances présupposées ou indiquées par l'expression, mais ne peuvent être capturées par elle.

Eric Brunick relève que le comportement des langages-objets (il prend le C++ en exemple) illustre pleinement ce principe (surcharge de la trace).

Ainsi, l’exemple de la classe «machine» d’une FMS (flexible manufacturing system) qui a une donnée membre de la classe «Partie». Brunick rappelle ici les concepts de differance et de trace, car pendant qu’une partie du «sens» de la classe «Machine» peut être directement déduite par les types de base de ses données membres, une autre part du «sens» de la classe «Machine» dépend de ce qu’est la classe «Partie». Pour déterminer le sens de «Partie», on doit regarder ses données membres, mais la signification de «Partie» est constituée partiellement de la classe «ActiveSimumationObject», elle-même référant à d’autres classes, et ainsi de suite. Ainsi, on ne peut déterminer la signification d’une classe en l’observant isolée de ses relations avec les autres. La trace du sens devient apparente. Exactement comme la signification d’un mot dépend des sens accumulés dans les mots le précédant, le sens d’une classe est partiellement dicté par les classes y référant, et les classes qu’elle réfère.

Enfin, Brunick propose que les interfaces graphiques puissent se déconstruire elles-mêmes, c’est-à-dire rendent la trace, du système en fonctionnement, explicite.

L’interface ne devant pas seulement refléter l’état en cours de l’application, permettant à l’utilisateur de toujours lui attribuer une signification, mais aussi les étapes ayant conduit à cet état "présent" et une prédiction partielle de comment l’état actuel affectera l’état suivant. Il prend en exemple le logiciel Cosmo et l’accentuation temporelle donnée à son interface.

Comme il avait commencé son article, Brunick termine sur le fait que l’on ne peut se positionner en dehors du langage ; seul un changement de point de vue à l’intérieur de celui-ci modifie notre vision du monde. La prise en compte du contexte d’utilisation orientant l’interprétation doit rester un enjeu pour les applications informatiques. L'interactivité prenant alors tout son sens.

Evelyne Broudoux

repères

Austin JL. Quand dire, c’est faire. Editions du Seuil, 1970 (1962).
Coulon Alain. L’ethnométhodologie, PUF (Que-sais-je ?). 1993
Deleuze Gilles & Félix Guattari. Postulats de la linguistique in Mille plateaux. Les éditions de Minuit,
1997 (1980).
Derrida Jacques. La différance in Théorie d’ensemble, Tel Quel, Seuil, 1968.
Derrida Jacques. Linguistique et grammatologie in De la grammatologie. Les éditions de Minuit,
1997 (1967).
Landow George, «Hypertext 2.0 : the convergence of contemporary critical theory and technology», John Hopkins Press, 1997 (1992).
Meunier Jean-Pierre et Peraya Daniel. Introduction aux théories de la communication. De Boeck Université, 1996
Pharo Patrick. Le sens de l’action et la compréhension d’autrui. L’Harmattan (Logiques sociales), 1993.
Searle John. Les actes de langage. Les éditions de Minuit, 1982 (1969).