Groupe " Écritures hypertextuelles "
16 mars 2000
Jean Baptiste de Vathaire

Compte rendu de lecture

Régis DEBRAY

Introduction à la médiologie

Paris, PUF " Premier Cycle ", janvier 2000

 

 

Présentation

Comme le dit la quatrième de couverture, ce livre est une " synthèse apéritive " : plutôt qu’une réflexion médiologique sur certains sujets, il présente l’approche médiologique en tant que telle, l’angle de vue qu’elle suppose, les découvertes qu’elle peut engendrer, le tout illustré par une multitude d’évocations rapides d’études médiologiques publiées ou non.

Un compte rendu ne peut donc être — ici plus qu’ailleurs — qu’un appauvrissement : Régis Debray esquisse dans un style brillant mais rigoureux un nombre considérable de pistes de recherches, que je ne peux pas toutes citer ici. Par ailleurs, je me suis borné à suivre le fil des six chapitres, malgré un découpage et une articulation peu explicites entre eux.

Cet ouvrage n’apporte pas de nouvelles données fondamentales sur la question du texte numérique et de l’hypermédia. Mais il propose un nouvel outil méthodologique pour étudier cette question. L’écriture hypertextuelle tombe en effet pile dans le champ d’investigation de la médiologie : à l’interaction entre technique et culture, entre message et médium.

I

Qu’est-ce que la médiologie ?

— Plutôt que l’étude des médias, c’est celle des médiations. La médiologie s’intéresse à " l’homme qui transmet " (= qui transporte un message à travers le temps), plus qu’à " l’homme qui communique " (= qui transporte un message à travers l’espace). Or, nos sociétés contemporaines ont développé une conquête de l’espace, tout en perdant la maîtrise du temps. " Notre parc de machines nous fascine, notre gamme d’institutions nous ennuie ".

— La transmission culturelle entre les hommes passe par des moyens techniques, mais ce ne sont pas seulement ces moyens techniques qui la rendent possible. Derrière ces moyens, il y a des institutions sociales. Exemple d’une bibliothèque : ce ne sont pas seulement des livres plus ou moins bien stockés, c’est l’outil que se donne une institution sociale (État, église, université, association...) pour se perpétuer dans la durée, créant de nouvelles vocations, de nouveaux écrivains. La bibliothèque en tant que lieu est le médium voyant, pas le moteur. " Les décideurs qui programment et édifient des réseaux distributeurs d’information, de plus en plus complexes, sans se soucier des conditions préalables d’apprentissage et d’enseignement, sont victimes d’une pareille confusion. "

— Le champ d’investigation de la médiologie dépassent les outils de communication proprement dits : architecture, moyens de locomotion, cérémonies, font aussi partie de son domaine. Ex. : N°5 des Cahiers de médiologie, sur la bicyclette.

— Ce qui fonde l’humanité, c’est la capacité de l’homme à externaliser certaines de ses fonctions dans des objets qui durent plus longtemps que lui, permettant ainsi la transmission d’une culture, et l’accumulation des connaissances. L’outillage préhistorique est à ce titre aussi une banque de données matérialisée, un " garde mémoire ". (Le médiologue rejette la hiérarchie sujet pensant, supérieur/objet matériel, trivial. " Le sujet humain se construit avec et par l’objet, dans un incessant aller-retour "). " Au début était l’os, non le logos ". L’os, celui des sépultures conservées, est la première archive, suivie directement par le monument funéraire. Inscription de l’homme dans la durée, avant l’écriture.

II

— Titre de McLuhan, The medium is the message. Paradoxe apparent. Mais qu’est ce que le medium ? Dans un livre, ce sera à la fois l’écriture, la langue utilisée par l’auteur, le papier, l’éditeur, les procédures d’impression et de distribution... Malgré l’impression que nous avons de produire des objets, nous sommes aussi leur production : l’écriture n’est pas seulement une technique que nous maîtrisons, elle nous façonne également, elle détermine notre espace, notre temps. (Petite histoire des supports d’écriture).

— La médiologie distingue trois médiasphères (ères humaines déterminées par une technique principale de communication/transmission) : la Logosphère (écriture), la Graphosphère (imprimerie), la Vidéosphère (audiovisuel, qui serait peut-être un simple préambule à l’Hypersphère, celle du numérique).

— La médiologie met en doute l’opposition culture/technique. Certes, la différence entre les deux existe, elle est apparue dans l’histoire au moment où la technique s’est mise à évoluer de façon exponentielle. La culture, c’est la continuité dans le temps (même maniement des baguettes en Chine aujourd’hui qu’il y a 500 ans), la technique la continuité dans l’espace (mêmes escalators en Chine qu’en France). La technique, à la différence de la culture, est sans frontières. Autre différence, la technique est le lieu du progrès. Pourtant, pas de culture sans technique ni de technique sans culture. L’art est le modèle parfait de cette liaison intime : dans l’art " l’énoncé est enchâssé dans ses conditions d’énonciation, comme le sens d’un vers dans son rythme, ou celui d’un tableau dans ses couleurs et ses proportions ". Dans la Grèce antique, l’art est désigné par le mot " tekné ". Ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge qu’il commence à acquérir un statut à part, se libérant du labeur manuel pour devenir une " chose mentale ". Ce mouvement de sublimation se prolonge ensuite avec l’apparition de l’esthétique comme discipline distincte. La théorie kantienne de l’art illustre bien cet effacement de " tout ce qui relie création à fabrication ". L’art devient une pure démarche intellectuelle. " Or, quiconque ouvre la cachette des médiations ne peut pas ne pas voir que c’est en fuyant la dimension objectale et matérielle que l’Art va finalement aboutir à se définir par elle, avec une mauvaise foi très sûre. " : au moment ou l’industrie permet une reproduction en série, l’art s’identifie au rare (raréfaction artificielle : tirage limité pour les estampes, limitations à un certain nombre de sculptures originales, épreuve signée en photographie, etc.). " La production sociale de l’artiste, comme être d’exception échappant à la condition commune [...] (répond) aux règles de sélection sociale du marché. "

III

— La médiologie s’attache aux relations entre les objets, pas aux objets eux mêmes. Sa tendance est d’ " ouvrir le compas ", de chercher à embrasser du regard à la fois le culturel et le technique, le trivial et le sublime. Exemple : l’apparition de la religion monothéiste chez des populations nomades, comme les tribus hébreux. Alors que les Dieux de l’Antiquité étaient associés à un lieu, un domaine physique de puissance, le Dieu universel, " déshydraté et amovible, fut la réponse trouvée par une tribu semi-nomade [...] pour s’adapter à un milieu hostile ". Autre exemple : le rapport entre les utopies socialistes et les métiers du Livre (Proudhon, Babeuf, Pierre Leroux, Mao... étaient des professionnels du livre).

Avec l’explosion du numérique, on peut ainsi prévoir une " babélisation accrue de l’espace social " (plus de programme ou de textes largement dispensés à tous, mais des services interactifs adaptés à chacun), et l’affirmation d’un nouvel individualisme. (cf Révolution numérique et reconstruction de l’individu), rapport des Cahiers de médiologie à l’IMCA, Paris, 1999).

Cet attachement aux relations entre différents niveaux de réalité fait que les études médiologiques proposent souvent des tableaux comparatifs, où différents objets sont mis en relation à travers différents prismes (l’ouvrage en présente un certain nombre, mais trop elliptiques pour qu’ils vaillent la peine d’être présentés ici sans explications détaillées).

— La médiologie n’a pas un point de vue déterministe. Le facteur technique rend possible des formes culturelles, mais ne les détermine pas. Ex : découverte du principe de l’imprimerie en Chine 5 siècles avant l’Europe, mais c’est resté une technique très peu utilisée, la xylographie, car les autres conditions n’étaient par rassemblées. De même, ce n’est pas un hasard si le web a été adopté dans un pays décentralisé où " l’individu se sent seul responsable de lui-même ". En effet, il ne faut pas surestimer le médium par rapport au milieu. Une technologie est adopté voire détournée, en fonction des caractéristiques du milieu. Or, " si le médium est dynamique, le milieu est rétrograde, incoerciblement ". La pensée occidentale n’est pas bien armée pour penser le milieu (elle met plus en valeur l’action individuelle, le sujet), notamment par rapport à la pensée chinoise.

— Quels précurseurs pour la médiologie ? Cette approche a plus été le fait d’artistes, d’écrivains, de poètes que de philosophes. D’abord parce qu’elle impose un sens du court-circuit plus qu’une démarche analytique, ensuite parce que les artistes savent qu’on " ne peut réfléchir son message sans réfléchir d’abord son médium ". On trouve des réflexions médiologiques sur le rapport technique/culture dans Diderot, Balzac, Chateaubriant... Références proches : Leroi-Gourhan, puis Serres, Derrida, François Dagognet.

IV

— Nous avons foi dans la puissance de la parole. Mais elle reste un mystère. D’ailleurs, empreint de religieux : le judéo-christianisme confère à la parole une valeur performative. Et dans beaucoup d’actes religieux ou profanes, on confère à la parole un tel rôle (ex. : " je vous déclare unis par les liens du mariage "). Mais quel est le chemin entre une idée (Le Manifeste du parti communiste de Marx) et une réalité sociale (le communisme en tant que système d’État et d’organisation sociale implanté dans un grand nombre de pays) ? Dire " Marx, c’est le Goulag " ou " Niezche, c’est les SS ", c’est s’interdire de penser l’interaction entre l’idée et le milieu. D’où votre vision de l’idéologie : puissance abstraite, qui pèse sur le monde concret, en aveuglant les hommes sur cette réalité. La religion n’est pas seulement l’opium du peuple, mais également une arme du faible, car on n’a jamais vu des opiomanes partir en guerre pour l’opium.

— Qu’est-ce qu’un médium ? Deux choses différentes : une place et une fonction dans un dispositif véhiculaire. 1) Une matière organisée (MO) : la dimension technique (ex. pour la peinture moderne : les matériaux utilisés, les ateliers et écoles professionnelles, les tableaux réalisés). 2) Une organisation matérialisée (OM) : la dimension institutionnelle (les codes figuratifs, l’organisation institutionnelle de la filière — musées, galeries, critiques d’art, etc. —, les usages de la " profession " : vernissages, catalogues d’art, etc.). Les deux volets sont indispensables à la transmission, et sont intimement mêlés.

— La médiologie, c’est le " parcours des 4 M " : message, médium, milieu et médiation.

V

(Cette partie détaille les rattachements envisageables de la médiologie à d’autres disciplines : sémiologie, psychologie sociale, sociologie, pragmatique, histoire. Pour chacune, en montrant les points de rapprochements, R. Debray explique en quoi la médiologie ne pouvait trouver sa place dans le champ d’investigations couvert par la discipline).

VI

La médiologie n’est pas une doctrine. Elle se borne à analyser " les procédés par lesquels un message s’expédie, circule et ‘‘trouve preneur’’ ". Contrairement à la psychologie ou la sociologie, elle n’a aucune revendication thérapeutique.

Dans une société où l’évolution technologique peut apparaître comme une force maléfique dépossédant l’homme de son histoire, ou au contraire comme l’aube d’un " homme nouveau ", la médiologie cherche juste à démystifier le rapport technique/culture en montrant les interactions de facteurs qui interviennent dans la façon dont un outil est adopté ou un message transmis. Exemple : l’ " effet jogging " : au début du siècle, des scientifiques prédisaient que nos membres inférieurs allaient progressivement s’atrophier, du fait du développement des moyens de transports mécaniques ; en fait, nous marchons moins, mais nous courons plus. De la même façon, à l’heure de la mondialisation qui devrait gommer les différences culturelles entre les hommes, on voit le retour en force des revendications identitaires, des ésotérismes traditionnels, etc.

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L’avant-dernier paragraphe de l’ouvrage me semble bien décrire le projet de la médiologie, et en quoi cette approche nous intéresse :

" Le paradoxe étant que, si le médiologue, que nul n’en doute, veut le bien de l’humanité, la médiologie avoue jouer l’objet face au sujet, non contre mais pour lui. On a déjà dit comment l’humanisme idéaliste partait du postulat que l’homme est la source et doit rester la mesure de toutes choses, et d’abord de lui-même. On est parti du postulat contraire : le procès d’hominisation, commencé sur la planète il y a à peu près deux ou trois millions d’années et toujours en cours (plus que jamais, car il s’est considérablement accéléré), non seulement n’a pas le sujet humain pour centre, mais progresse à coup d’excentrations, ou dépossessions, qui extériorisent et amplifient nos facultés. En ce sens, le moteur excentre (et dépossède) nos bras et jambes, l’ordinateur excentre (et dépossède) le cerveau. Et c’est ainsi que l’homme se construit et s’accroît. L’hominisation a été et demeure un processus anhumain. Pour empêcher qu’il ne tourne à l’inhumain (avec l’innovation permanente)n que la technologie accroisse les inégalités (2 % à peine de la population mondiale est " branchée " sur le Net), commençons par reconnaître, contre trois mille ans d’orthodoxie, que rien n’est plus humain que la technique. C’est seulement, nous semble-t-il, à cette condition, ou par cette conversion (d’une métaphysique de la conscience à une physique du milieu), qu’il nous sera possible d’humaniser l’anhumaine hominisation. "