DU PAPYRUS A LâHYPERTEXTE

Christian Vandendorpe

(notes de lecture par Jean Clément)

Ce livre se présente sous la forme de 36 fragments non numérotés de longueurs variées, dâune copieuse bibliographie et dâun index. La question du format nâest pas secondaire puisque lâauteur avait dâabord écrit un hypertexte dont il nous donne ici une version papier. De ce passage dâun support à lâautre, le texte a gardé des traces : une certaine redondance, une absence dâordre logique ou chronologique, le retour de la question de lâhypertexte comme un leitmotiv. Lâauteur suggère soit une lecture par " grappes " de ses fragments, soit une lecture à partir des entrées les plus importantes de lâindex.

Le fil conducteur du livre est lâopposition entre la linéarité et son contraire, la tabularité. Ce choix se révèle pertinent tant quâil permet de parcourir lâhistoire de lâécrit et de ses supports, des premières tablettes dâargile à lâécran numérique. Mais il marque aussi les limites du propos : lâhypertexte nâest envisagé que sous lâangle de la tabularité et se trouve ainsi dévalué par lâauteur qui préconise pour lâécrit numérique des mises en pages de type mosaïque (à lâimage des journaux) et lâavènement des écrans grands format. Le e-book, dans son acception actuelle ne faisait pas encore partie du paysage éditorial lors de la rédaction du livre.

Malgré le caractère fragmentaire des développements, on peut repérer dans le texte plusieurs point de vue : un point de vue historique, un point de vue sémiotico-cognitif, un point de vue discursif et un point de vue éditorial.

Le point de vue historique

Rappels utiles sur lâhistoire de lâécrit, qui va de la linéarité héritée de lâoral à la tabularité sophistiquée des imprimés modernes.

La lecture à haute voix chez les grecs et les latins. Saint Ambroise et la lecture silencieuse. La scriptio continua des Romains.

Le passage du volumen au codex.

La séparation des mots dans les textes à partir du VIIème siècle, lâapparition des paragraphes, des titres, etc. entre le XIème et le XIIIème siècle, lâapparition de la page de titre vers 1480, la pagination qui ne devient courante que dans la seconde moitié du XVIème.

Intéressante étude de la ponctuation qui va des premières virgules aux smileys.("Du point et des soupirs")

Naissance de la notion de page sur lâordinateur (les stacks)

Conclusion : Lâirrésistible montée historique de la tabularité explique que lâhypertexte ne parviendra à sâimposer que sâil prend en compte la tabularité.

 

Le point de vue sémiotico-cognitif

Les normes de lisibilité

Des remarques un peu hors sujet sur lâorthographe, la grammaire, lâénonciation, la rhétorique montrant leur importance dans la lisibilité.

Linéarité vs tabularité

Distingue une tabularité fonctionnelle (table des matières, index, paragraphes) et une tabularité visuelle (mise en page de type mosaïque). C'est l'idée centrale du livre : la tabularité est la condition du progrès dans l'accès aux textes. L'hypertexte, de ce point de vue, est moins performant que l livre. Loin de libérer le lecteur, comme le prétendent ses zélateurs, il l'asservit.

La question du contexte

Réflexion sur les mécanismes cognitifs de la compréhension dâun texte par la création dâun contexte interprétatif. Le texte est son propre contexte. Presque rien sur lâintertexte. Aborde la question de lâhypertexte de façon très insuffisante (Contexte et hypertexte, p.123). Reproche à lâhypertexte dâoffrir des fragments privés de leur contexte ou dâobliger le lecteur à le recréer. Le problème du typage des liens est à peine esquissé.

Rôle et place de lâimage

Des développements intéressants sur la "lecture de l'image" au chapitre éponyme. L'image peut-elle être lue ? "On ne peut pas lire tout ce qui est susceptible d'être regardé et encore moins ce qui peut être vu." (p. 141). Mais l'hypermédia se prête cependant à une lecture des images grâce à deux dispositifs : les liens et la possibilité de déclencher à volonté la vidéo et d'opérer des retours en arrière. L'auteur conclut à une montée du visuel qui concurrence le texte. Manque la réflexion de Deleuze sur l'image-mouvement et l'image-temps.

Le point de vue générique

Tente de répondre à la question : l'hypertexte est-il un nouveau genre ?

Le point de vue de l'auteur est assez bien résumé dans le chapitre entre codex et hypertexte. Pour lui, l'hypertexte convient bien à des documents de type informatifs ou encyclopédiques, surtout s'il est "stratifié", c'est-à-dire organisé hiérarchiquement. Dans ce cas, il répond au besoin de tabularité qui caractérise le lecteur moderne à la recherche de plus de liberté et de facilité d'accès à l'information. Par contre, dans le domaine de la pensée spéculative ou dans celui de la fiction, l'hypertexte serait mal adapté. Examinant la question du fragment, notamment à la lumière des écrits de R. Barthes et des remarques de P. Quignard, il ne lui trouve des vertus que dans certains cas particuliers (les Pensées de Pascal, par exemple). Les hypertextes de fiction, de leur côté, ne sont que des tentatives qui relèvent de la littérature expérimentale. Il en examine rapidement quelques-uns et fait quelques remarques sur les jeux vidéos.

Le point de vue éditorial

La question posée du point de vue éditorial est celle des rapports auteur/texte/éditeur/lecteur. Rien de très neuf : l'auto-édition permet à chacun de publier, mais la figure de l'auteur s'efface devant celle du lecteur-roi. Bref examen de la question de l'énonciation: comment l'auteur manifeste-t-il sa présence dans le texte de l'hypertexte? Comment l'identifier quand le paratexte de l'édition traditionnelle a disparu ? Point de vue modéré sur l'avenir du livre : il subsistera, l'hypertexte ne peut pas le remplacer. Manque un point de vue plus sociologique sur les usages du livre et de l'hypertexte, ainsi qu'une réflexion sur l'avenir de la filière livre.

 

 

Conclusion 

Un livre utile et suggestif, fondé sur une bonne connaissance des problèmes de lâécrit et de la lecture. On y trouve sous une forme plutôt didactique le rappel des grandes étapes de lâhistoire de lâécrit et des acquis des sciences cognitives. Concernant lâhypertexte et ses prémisses, tout y est où presque, comme si lâauteur avait voulu faire le point de lâétat de lâart. Mais sa connaissance directe des þuvres hypertextuelles est assez limitée, ce nâest pas celle dâun spécialiste. En témoignent ses exemples qui sont le plus souvent des pages web classiques. De même peut-on regretter un manque de culture informatique et lâignorance des travaux universitaires dans ce domaine (la bibliographie est bien incomplète de ce point de vue). Mais ces lacunes ne sont pas cachées, elles sont même revendiquées par l'auteur qui invoque Pascal :

"Puisque qu'on ne peut être universel en sachant tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose."

Le propos est donc celui dâun " honnête homme " qui sâinterroge avec un optimisme modéré sur lâavenir de lâécrit à lâheure du numérique.

Addenda:

Adresses de quelsues sites de fictions hypertextuelles examinés par l'auteur:

www.eastgate.com/TwelveBlue/ (Twelve Blue de Michael Joyce)

raven.ubalt.edu/staff/moulthrop/hypertexts/aboutTRIP.html (TRIP de Matthew Miller)

www.altx.com/thebody/ (My Body de Shelley Jackson)

www.anacoluthe.com/ (le site)

www.total.net/~amnesie/index.htrml (Le nþud de Jean-François Verreault)

ebbs.english.vt.edu/olp/newriver/3/HGS2/HGSPropers.html (Hégirascope de Stuart Moulthrop)

cs.art.rmit.edu.au/hyperweb/ (Hyperweb d'Adrien Miles)