András Tóth

(Université d’Artois, Arras / Université Eötvös Loránd, Budapest):

La lecture déployante: un genre méconnu
de la littérature interactive hypertextuelle

Appliquée à la nouvelle La dame ou le tigre de Frank R. Stockton

Pour remédier aux problèmes de transposition sous format interactif d'oeuvres littéraires sur papier, j'ai tenté en décembre 1997 de trouver une alternative viable aux structures hypertextuelles classiques en développant une façon différente d'approcher la réorganisation et le libre choix dans l'ordre de la lecture.

Description générale

Il existe plusieurs façons de décrire cette lecture dite "déployante". D'une manière plus large, on peut l'envisager comme un hypertexte où les noeuds déjà visités restent à l'écran au lieu de disparaître quand on passe à un autre. Cette description est toutefois trop générale pour le domaine où j'applique la lecture déployante: dans l'hypertextualisation de textes déjà existants, on peut considérer la lecture comme le déploiement d'un texte à l'écran. A partir d'un certain nombre de fragments du texte affichés au départ, le lecteur a la possibilité de cliquer à droite et à gauche des fragments - en fonction de ses intérêts établis suivant la lecture de ce qui est déjà à l'écran - pour avoir un fragment supplémentaire de texte. Le choix se fait par l'ordinateur parmi les fragments encore non affichés, il peut être complètement aléatoire ou plus ou moins réglementé par le créateur de l'hypertexte. On a ainsi l'impression de creuser en lisant pour avoir davantage d'information, rétablissant dans notre tête une image mosaïque de plus en plus complète du texte original, jusqu'à ce que l'on arrive à la fin de la lecture avec la totalité du texte à l'écran. Voilà pourquoi j’avais à l’origine associé la notion de fouilles à ce type de lecture, que j’appelais d’abord „lecture archéologique".

La première application

Le texte pour lequel j'ai écrit le premier bouquet de programmes sous Microsoft Word était la nouvelle La dame ou le tigre? (The Lady or the Tiger?) de Frank R. Stockton, auteur américain qui a vécu à la fin du dix-neuvième siècle. C'est aussi le seul texte sur lequel j'ai expérimenté jusqu'ici ce procédé, je décrirai donc les résultats de cette expérience.

Pour éviter de gâcher le plaisir de sa découverte, avant de poursuivre plus loin, je vous invite à lire la nouvelle qui constitue l’appendice de ce texte. Par la suite, je ferai des révélations qui enlèveront tout effet de surprise, ce qui serait vraiment dommage. Si si, allez-y!

La nouvelle de Stockton incarne pour moi la question fondamentale du choix hypertextuel: c'est un récit inachevé dont toute la dynamique interne travaille à augmenter la tension jusqu'à la question finale formulée dans le titre, dont la réponse, décidant la fin de l'histoire, est laissée au lecteur. Le grand mérite de Stockton est d'avoir établi une situation de lecture interactive un demi-siècle avant que la notion d'hypertexte soit née et un siècle avant son application grand public. C'est pour cette raison que la nouvelle a connu une grande popularité parmi les anglophones (c'est en fait la seule oeuvre de Stockton qui a été réimprimée plusieurs fois), tellement grande que suite aux nombreuses sollicitations il a fini par écrire la suite (Le décourageur de l'hésitation, The discourager of hesitancy), une nouvelle qui évite de répondre à la question et propose une autre histoire du même type à sa place.

L'intérêt de la lecture déployante ici réside dans la curiosité du lecteur qui augmente au fur et à mesure qu'il avance dans la lecture. A la fin, il cherchera comme un fou le lien qui emmène à la réponse avant d'arriver au dernier lien où il se rendra compte que la réponse ne sera jamais fournie. Tout le sens de la nouvelle est contenu dans la phrase du titre qui réapparaît en clôture du texte. Il était évident pour moi que la lecture déployante devait aussi commencer par cette phrase. Mais ce ne pouvait évidemment pas être la dernière phrase, ni le titre. Or, ce sont les seules apparitions de la question dans le texte. Il a fallu donc ramasser chaque mot de départ dans une partie différente de la nouvelle, ce qui implique que l'apparition des fragments doit d'abord se faire au niveau des mots jusqu'à ce qu'on arrive à une phrase complète, après quoi on peut continuer avec des sections de texte. Ce début est intéressant aussi parce qu'il permet au lecteur de s'exercer dans la sémantique d'une phrase seule, alors que pendant le reste de la lecture il sera confronté à des problèmes de sens au niveau du récit, donc du contexte.

Une fois arrivé au niveau des phrases et paragraphes, l'ordre de la lecture est basé sur le retardement de la découverte de la fin de la nouvelle. Il n'est donc pas question de laisser un choix aléatoire libre à l'ordinateur. Les fragments sont classés suivant une hiérarchie qui détermine pour chaque fragment une liste d'autres fragments qui doivent déjà être affichés pour qu'il puisse passer à l'écran. D'autre part, j'ai fait attention à préserver une linéarité rudimentaire dans la découverte du récit. On pourrait s'en passer, mais vu le caractère inhabituel de la lecture déployante j'ai trouvé utile de ne pas perturber complètement le lecteur.

Pour parvenir à mes fins, j'ai structuré le texte original de la façon suivante. J'ai fait un découpage en quatre chapitres:

1. exposition des lieux, des personnages et des motivations

2. description du conflit et cheminement jusqu'au seuil du dénouement

3. retardement du dénouement

4. faux dénouement

Puis dans chacun des deux premiers chapitres, j'ai déterminé trois sections, et dans chaque section, un fragment-clé qui contenait le plus d'information sur le contenu de la section. Dans le troisième chapitre, il n'y a pas de section, seulement un fragment-clé. Dans le quatrième, très court chapitre, les fragments sont très fortement hiérarchisés, de sorte que la lecture perde son caractère aléatoire presque entièrement (sans que le lecteur s'en rende nécessairement compte).

Pour les trois autres chapitres, j'ai imposé un ordre de lecture qui ne permet de passer de l'un à l'autre que si on a lu tous les fragments-clé du précédent. Par exemple, au début de la lecture, une fois que la première phrase (qui se trouve d'ailleurs dans le deuxième chapitre) est complètement affichée, le lecteur ne peut continuer que par un des fragments-clé du premier chapitre. Ensuite, il est obligé de regarder tous les fragments-clé du chapitre pour avoir des chances de tomber sur les fragments-clé du deuxième.

Les fragments standards sont tous liés au fragment-clé de leur section ou chapitre. Ils ne peuvent apparaître que si ce dernier est déjà affiché. Au seuil du troisième chapitre, j'ai inséré une petite routine qui vérifie si tous les fragments antérieurs ont été visités. C'est la condition pour pouvoir continuer. La même chose se produit avant de pouvoir passer au quatrième chapitre. Ainsi, ces contraintes mises à part, à chaque clic de l'utilisateur, l'ordinateur fait un choix aléatoire de révéler un fragment-clé du chapitre actuel ou un fragment standard appartenant à un fragment-clé déjà affiché, en choisissant bien entendu parmi ceux qui se trouvent dans la partie non révélée délimitée par les fragments aux deux côtés de l'endroit du clic.

En pratique, voici ce que le lecteur voit à l'écran:

"+0052la dame0052+0054rougissante et radieuse0054+0057s'ouvrait, 0057+"

En tapant la combinaison de touche CTRL+SHIFT+R à droite où à gauche des + (qui indiquent les liens à découvrir), il active le macro de lecture qui affiche un nouveau fragment:

"+0052la dame0052+0054rougissante et radieuse 00540055au cas où0055+0057s'ouvrait, 0057+"

En réalité, le texte contient aussi les numéros des fragments en mode texte caché, seulement l'utilisateur ne les voit pas:

"+0052la dame0052+0054rougissante et radieuse0054 0055au cas où0055 +0057s'ouvrait, 0057+"

Spécifications techniques

La lecture déployante s'effectue avec la version 97 de Microsoft Word, à l'aide d'un macro écrit en Wordbasic utilisant quelques fonctions de Visual Basic. Le texte se trouve dans un document Word sur lequel le macro effectue des changements quand l'utilisateur appuie une combinaison de touches à un endroit dans le texte. Le document est du texte standard avec les codes des fragments en mode texte caché, invisibles au lecteur.

Par la suite, j'ai développé une famille de macros qui permettent de préparer automatiquement un texte quelconque à la lecture déployante et d'effectuer la lecture. Après la désignation automatique ou manuelle des fragments et leur numérotation dans le texte original, s'ensuit une programmation manuelle assez pénible si on veut une lecture à contraites (sinon, on peut confier l'ordre de lecture à l'aléatoire de la machine).

Les fonctions des macros se résument dans le tableau suivant:

 

Lecture à contraintes

Lecture automatique

1. Désignation des

fragments

manuel

BalisageAutoMots ou

BalisageAutoPhrases

2. Numérotation des

fragments

CompilerUnités

 

3. Programmation des

contraintes

manuelle

aucune

4. Création de la page de

départ

CréationPageDépartFixe

CréationLibrePageDépart

5. Lecture

LectureContraintes

LectureLibre

Bien entendu, il est possible de combiner les deux méthodes, par exemple, faire une numérotation automatique de tous les mots ou toutes les phrases, et puis procéder à une programmation manuelle des contraintes et à une lecture à contraintes, ou bien de faire une lecture libre d'un texte qui a été fragmenté manuellement auparavant.

Considérations théoriques

Les quelques expériences de lecture déployante de La dame ou le tigre? que j'ai fait subir à des victimes innocentes ont tous commencé par un vif intérêt pour le dispositif et une grande curiosité initiale dans la découverte des fragments, qui malheureusement n'a pas manqué de chuter radicalement au fur et à mesure que de plus en plus de morceaux s'affichaient à l'écran, le tout devenant ingérable tant au niveau physique (utilisation constante de l'ascenseur de la fenêtre du texte) que mental. De toute évidence, le texte de départ était trop long et trop compliqué. Je retiendrai quand-même la méthode de division du texte qui semble malgré tout efficace.

Cela ne m'a pas empêché de me rendre compte des avantages de la lecture déployante si elle est appliquée correctement, et à travers une interface plus ergonomique que Word et ses macros. Alors que les hypertextes de fiction existants utilisent des textes qui se conforment aux fortes contraintes stylistiques et narratologiques de la liberté d'organisation du récit fragmentaire, la lecture déployante fonctionne aussi avec des narrations de type plus traditionnel. L'ordre aléatoire de l'apparition des fragments ne gênera plus le lecteur, puisqu'il aura l'impression qu'il commande la situation (en tout cas, il détermine la direction des fouilles et il sait qu'il va avoir un résultat final), et il possédera aussi une vue globale (donc plus gérable) de la partie du texte déjà parcourue, car elle reste à l'écran. Ce qui peut poser des problèmes (mais ce qui fait aussi sa force), c'est que la distance originale entre les morceaux affichés n'est indiquée d'aucune manière, permettant certes des associations intéressantes mais en même temps risquant d'entraver la compréhension trop longtemps. La méthode telle qu'elle est aujourd'hui semblerait plutôt adéquate pour des textes qui se limitent à raconter une histoire simple et courte, avec une tension maintenue jusqu'à la fin qui réserve une surprise (pour motiver le lecteur dans la découverte).

Il reste donc encore à expérimenter avec d’autres textes et d’autres interfaces. Dans l’esprit des logiciels libres et les ouvrages scientifiques, je ne considère pas la lecture déployante comme ma propriété intellectuelle privée. J’appelle le monde scientifique et artistique à l’améliorer, à l’utiliser, pour en exploiter tout le potentiel.